Et toujours...

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AU LAPIN AGILE

4 CD / UN SIÈCLE DE CHANSONS ET DE VEILLÉES D’HIER À AUJOURD’HUI
Le cabaret mythique de Paris / UN LIVRET DE 38 PAGES

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Les titres :

CD 1 : une veillée au cabaret (1950) & les chanteurs du cabaret (1929-52)

Paulo
1 Nini Peau d'Chien.
Yvonne Darle
2 Le Bleu des bleuets.
3 Absence.
André Mondé
4 Les Moines de St-Bernardin.
Marcel Noblat
5 La Complainte des trente brigands.
6 Les 80 chasseurs.
Renée Jan
7 Paris à 5h du matin.
8 Marida.
Paulo
9 Rose blanche.
10 Amoureux.
André Mondé
11 Chanson à manger.
12 L'Alleluia du chemineau.
Jean-Roger Caussimon (+ Renée Jan)
13 Barbarie Barbara.
14 Y'avait dix marins.
André Pasdoc
15 Le Vieux voilier.
Rina Ketty
16 Le Clocher d'amour.
Stello
17 Au bal de l'Hôtel de Ville.
Louis Bory
18 Chanson d'automne.
Yvonne Darle
19 Mon amour était mort.
Stello
20 Le pendu.
Adrienne Gallon
21 Le petit bleu.
Jean Clément
22 Le Chant de la pluie.
Clément Duhour
23 Chanson des heures.
Jack Mirois
24 Les Inquiets.
Pierre Dudan
25 Non tu n'auras pas ma peau Pierre.
Stello
26 Le Chat Noir.

CD 2 : le livre d'or du Lapin Agile (1948) avec ses débutants devenus célèbres

Jean-Roger Caussimon
1 Présentation
Paulo
2 À la Bastoche.
Pierre Mac Orlan
3 parle de Bruant.
Frédéric Thomas
4 Nelly.
Jacqueline Valois
5 Le Doux caboulot.
Francis Carco
6 Parle et récite.
7 Chanson tendre.
Roland Dorgelès
8 Raconte
Jean Clément
9 Envoi de fleurs
Roland Dorgelès
10 parle de Dullin.
Charles Dullin
11 L'avare
12 parle.
13 Pauvre Gaspard.
Yvonne Darle
14 Incrédule.
Pierre Brasseur
15 parle de sa jeunesse.
16 Marie Kerloch
Jack Mirois
17 Le Patois de chez nous.
Jehan Rictus
18 Les Petites baraques.
Carette
19 dialogue avec Caussimon
20 Crève-cœur.
Paulo & Yvonne Darle
21 Le Paradis du rêve.
Stello
22 Le 31 du mois d'aôut.
Marcel Aymé
23 Raconte
Cora Vaucaire
24 Frédé.
Paul Fort
25 parle de Frédé et récite.
Les chœurs du Lapin
26 Si tous les gars du monde.

CD 3 : Au Lapin dans les années 50/80

Jean-Roger Caussimon
1 Chanson des comédiens.
2 Le Temps du tango.
3 Minuit boulevard du crime.
4 Nous deux.
Patrick Minard
5 Éloge de l'eau.
Claude Nougaro
6 J'ai choisi le Lapin.
7 Le plus vieux des vagabonds.
Yves Mathieu
8 La Garonne.
Jacqueline Valois
9 Le Chardon.
10 Le Petit objet.
Henri Decker
11 C'est facile à dire.
12 Rue Amour.
Ysolde
13 L'Orgue des amoureux.
Jacques Debronckart
14 Bernard Dimey.
15 Nous.
Michel de Maulne
16 Blason du tétin.
17 À l'amitié.
Gérard Delord
18 Le roi a fait battre tambour.
Luc Berthommier
19 Faut pas prendre les paysans pour des cons.
Marc et André
20 Pauvre Rutebeuf.
Yves Mathieu
21 Berceuse à Vincent.
Maria St Paul
22 Aux Marches du palais.
Alexandre Lagoya
23 Thème et variations.
Gérard Cailleux
24 Brave Margot.
Anne-Marie Bélime
25 Le Temps des cerises.

CD 4 : Une veillée d'aujourd'hui

Zouzou
1 Tel qu'il est.
Gérard Cailleux
2 Ah ! Si vous connaissiez ma poule.
3 Quitte-moi pendant la coupe du monde.
Frédéric Thomas
4 La Chambre.
5 Le Pont Mirabeau.
Michèle Patrick
6 Ma grand-mère.
7 La Leçon de couture.
Frédéric Santalla
8 Ne prenez point femme.
9 L'Enterrement.
Yves Mathieu
10 À Batignolles.
Maxime Barthélémy
11 Le Roi des cons.
Chantal Pillac
12 J’suis snob.
Les chœurs du Lapin
13 Le Tour de France.
Maria Thomas
14 Roso.
15 Partir c'est mourir un peu.
Éric Robrecht
16 Je roule pour vous.
17 Les Cœurs purs.
Michel Bergam
18 Bordeaux.
Arlette Denis
19 Mes amis.
Vincent de Chassey
20 Accent aigu accent grave.
Cassita
21 Au Lapin Agile.
Patrice et Oona
22 Les Petites annonces.
Patrick Minard
23 Démons et merveilles.
Yves Mathieu
24 Le Christ de Wasley.

« Au Lapin Agile, comme la perle que l’huître secrète, l’esprit du lieu, ici, est inaltérable. Il y a quelque chose d’ensoleillé dans ce cabaret sombre, à la lumière de cachot. Est-ce dû à une forme de résistance à l’inévitable ? On préserve des recettes qui ont fait leurs preuves, on souhaite y adjoindre des choses que l’on perçoit comme belles, et on ne s’incline pas devant la laideur quand les modes s’avisent de la répandre. »
                                                                                  Louis Nucera, Les Contes du Lapin Agile
                                                                                                                           (Le Cherche Midi Éditeur, Paris 2001)
Rencontre…
Au cours d’une veillée d’automne de l’an 2000, Jean Buzelin et Marc Monneraye, qui se trouvaient dans la salle m’ont, entre deux chansons, parlé d’un projet qui leur tenait à cœur, celui de réaliser une compilation de 78 tours d’artistes qui avaient chanté au Lapin Agile depuis les années 20, en incluant également le coffret de six disques, « Les Veillées du Lapin Agile », paru chez Pathé-Marconi et Grand Prix du Disque 1951. Cette anthologie comprendrait deux CD et serait produite par François Dacla chez EPM.
L’idée me parut bonne, mais toujours méfiant quand il s’agit de prendre une décision qui met en cause l’histoire du Lapin, j’ai dû leur paraître au premier abord peu enthousiaste. Or, depuis longtemps, j’avais en tête l’idée de mettre en forme tous les documents sonores que je possédais depuis de nombreuses années et que j’avais moi-même enregistrés au cours de différentes veillées. Si ces documents, tous inédits, n’avaient peut-être pas la qualité du son obtenu en studio, ils avaient, bien sûr, l’avantage du témoignage pris en direct, reflétant exactement l’ambiance et l’atmosphère d’une veillée vécue par le public présent.
À cela il fallait ajouter le fruit de la recherche entreprise auprès de la Radio Suisse Romande, à Lausanne, par Raphaël, le fils de mon cousin germain Jean-Roger Caussimon alors pensionnaire du Lapin et qui, en 1948, avait animé une série de 12 émissions radiophoniques, « Le Livre d’Or du Lapin Agile », réunissant tous les grands noms qui ont fait l’histoire du lieu. Par bonheur, ces émissions avaient toutes été conservées intactes.
La graine que m’apportait Buzelin et Monneraye me permettait de doubler la récolte et de réaliser un coffret, non plus de 2 mais de 4 CD. Il fallait convaincre EPM de sortir ces quatre disques ; ma rencontre avec François Dacla fut enrichissante, et comme nous parlions le même langage, le projet devint réalisable...
  Yves Mathieu
Aucun ouvrage sur Montmartre, qu’il soit consacré à son histoire, à la peinture, aux cabarets et aux chansonniers, ou simple guide touristique, n’évite le vieux Lapin Agile, cette maisonnette campagnarde d’une autre ère qui surgit au détour d’une page comme elle apparaît d’un coup, aux yeux du promeneur, au coin des rues des Saules et Saint-Vincent. Nous n’allons pas, dans le cadre de ce livret, réécrire l’histoire de ce lieu légendaire, mais tenter de retracer celle-ci aux travers des chansons et des poèmes qui ont ponctué les rencontres, souvent insolites, de tous ceux qui, depuis plus d’un siècle, ont effectivement écrit l’Histoire de l’art, de la littérature et de la chanson. On pourrait croire que cette petite maison champêtre abrite un musée de vieilleries, or c’est un lieu vivant et habité qui vous saisit dès que vous y entrez, et dont le poids de l’histoire vous pénètre en profondeur, un peu comme lorsque vous vous trouvez dans une crypte ou dans une chapelle et que vous percevez une puissante résonance à l’intérieur de votre propre être. Après avoir absorbé ce choc, vous grimpez les quelques marches qui vous séparent de la “grande salle“, en fait le chœur de cet endroit quasi sacré. Vous vous asseyez sur un coin de banc qui a sans doute senti s’user d’illustres fonds de culotte, vous regardez tout autour de vous, et vous écoutez… Le piano résonne et les personnages de cire se mettent à chanter.
Le Cabaret des Assassins
Le bâtiment qui abrite le Lapin Agile fut construit en 1795 dans ce qui était alors le village perché de Montmartre, autrement dit la campagne par rapport au centre de Paris. C’était une auberge de rouliers, une sorte de taverne, peut-être pas très bien fréquentée puisqu’elle s’appelait, vers 1860, Au Rendez-vous des Voleurs.
En 1869, après l’installation du couple Salz (dont le patron était employé à la mairie), il prend le nom de Cabaret des Assassins parce qu’y est accrochée une série de gravures représentant des assassins célèbres, de Ravaillac à Troppmann, exécuté la même année.
Passe la Commune et le rôle important qu’y joue Montmartre. Le cabaret est alors fréquenté par une faune en tout genre parmi laquelle des artistes comme le fameux et féroce dessinateur caricaturiste André Gill (1840-1885) qui, peut-être, y récite quelques poèmes. À la fin de sa courte vie, entre deux séjours à “Charenton“, Gill se produit encore occasionnellement au Chat Noir, y récitant ses poésies écrites avec Louis de Gramont et qui seront réunies dans le recueil « La Muse à Bibi ». Il collabore également au journal du Chat Noir entre 1882 et 1884. C’est donc vers 1879/80 que Salz lui commande une enseigne pour son cabaret, le désormais célèbre « Lapin à Gill ».
Le cabaret commence alors à devenir un lieu sympathique où le “Tout-Montmartre“ se retrouve volontiers. Ainsi, en 1883, le chansonnier Jules Jouy y fonde le banquet de « La Soupe et le Bœuf », dîner hebdomadaire qui réunit ses amis peintres et poètes du Chat Noir (1). Bien que “Les Assassins“ ne soit pas un véritable cabaret-spectacle avec son programme organisé et ses “vedettes“ comme les établissements du boulevard, sur l’autre versant du Bas-Montmartre, on relève la présence du chansonnier Victor Meusy qui, en rupture momentanée de Chat Noir, s’y produit régulièrement. Meusy a dédié à l’établissement une chanson intitulée tout simplement Le Cabaret des Assassins qui, selon sa propre expression, en était le God save the Queen.
À Ma Campagne
En 1886, le cabaret change de mains. Il est repris par une ancienne danseuse de cancan, Adèle Decerf, qui rebaptise l’endroit du nom plus champêtre de À Ma Campagne. Bien que le mot “Buvette“ figure encore au-dessus de la porte de la grande salle, c’est-à-dire le bâtiment en rez-de-chaussée à droite, Adèle en fait une sorte de café ou restaurant-concert qui fonctionne le samedi soir et le dimanche après-midi. La Mère Adèle, comme on l’appelle, commence d’ailleurs à faire un peu le ménage pour se débarrasser des marlous et autres consommateurs douteux. « Non seulement Adèle était un excellent cordon bleu (…), mais encore elle était dotée d’un petit filet de voix qui lui permettait d’animer son cabaret et de relayer son compagnon »(2), sans doute le chansonnier Joly. Ancien machiniste du Chat Noir, Joly tient le piano et anime même un temps un petit théâtre d’ombres inspiré de celui du fameux cabaret. D’ailleurs, dans la journée, les habitués du Chat montent boire leur absinthe sur la terrasse à l’ombre de l’acacia. On y retrouve notamment, autour de Jules Jouy, les poètes et chansonniers Maurice Rollinat, Charles Cros, Mac-Nab, Alphonse Allais, George Auriol, Clovis Hugues, Paul Delmet, Marcel-Legay, Marie Krysinska, Jehan Rictus, Aristide Bruant qui, grâce à Jouy, avait connu André Gill et découvert l’endroit dès 1880, et y amena Toulouse-Lautrec, Steinlen et Georges Courteline qui devint un familier des concerts du dimanche. Y montent également les poètes et écrivains Verlaine, Oscar Méténier, Léon Bloy, Paul Arène, Léon-Paul Fargue, Villiers de L’Isle-Adam, les peintres Renoir et Van Gogh, les dessinateurs Caran d’Ache, Forain, Willette, le photographe Étienne Carjat, le musicien Ernest Cabaner et sans doute bien d’autres au premier rang desquels l’ancien maire du XVIIIe, Georges Clémenceau, De Lesseps et le colonel Joffre. On raconte même que, débarquant épuisé de Charleville, le jeune Arthur Rimbaud s’y rendit directement pour s’endormir sur un banc.
Au Lapin Agile
Bien que l’enseigne originale ait été volée en 1893 (3), une copie avait été réalisée par Osterling (4) et, petit à petit, dans l’expression populaire, le nom de « Lapin à Gill » devenait plus connu que le neutre « À ma Campagne » toujours écrit en gros sur le mur extérieur. Mais déjà, sous l’enseigne peinte, on peut lire en petit : « Au Lapin Agile » , ce qui montre bien que l’orthographe avait déjà entériné le jeu de mot avant la fin du siècle !
Adèle Decerf cède son tablier à Berthe Sébource qui s’installe dans les lieux avec sa fille Marguerite Luc, dite Margot. En 1903, le père Frédé les rejoint, amenant avec lui son âne Lolo, sa chèvre Blanchette, son singe Théodule, son chien, ses souris blanches qui utiliseront le piano comme terrain de jeu, et son corbeau avec qui Margot posera pour Picasso pour sa Femme à la corneille peinte en 1904.
Le père FrédéFigure familière et pittoresque de la Butte Montmartre, Frédéric Gérard, dit le père Frédé (1860-1938) tenait auparavant un petit estaminet, Le Zut, situé 28 rue Ravignan. C’est là qu’il vit arriver pour la première fois, amené par Pierre Louÿs, Paul Fort. « C’est au Lapin Agile que Frédé récita pour la première fois ce qu’il appelait “Le Chant de la paix“. Le fameux poème “Si tous les gars du monde“ commença de la sorte sa carrière rue des Saules. »(5) Lors de son premier séjour parisien, le jeune Pablo Picasso s’y retrouvait avec ses camarades espagnols dont beaucoup se situaient dans la mouvance anarchiste ; Picasso et Ramon Pichot avaient peint chacun un mur de l’établissement dont, hélas, il ne reste plus rien. Frédéric Gérard complétait par ailleurs ses revenus en vendant du poisson dans les rues accompagné de son âne, attirant les passants en jouant de la clarinette. Frédé avait plusieurs cordes “artistiques“ à son arc : il s’adonnait à la poterie (6) et, surtout, chantait en s’accompagnant à la guitare ou au violoncelle. Chansonnier amateur, il participait déjà, avant la fin du siècle, aux soirées du Lapin Agile, comme le montre un programme, toujours affiché dans l’entrée. « Plutôt petit, barbu comme un burgrave, des yeux enfoncés de fox-terrier qui brillaient au milieu d’une broussaille de poils, il s’était composé une tenue qui tenait de Robinson Crusoé, du trappeur de l’Alaska et du bandit calabrais : gros houseaux de velours enfoncés dans des bottes, ou tombant sur des sabots, bonnet de fourrure en hiver, foulard rouge autour de la tête en été. Cordial, tutoyant tout le monde, il était animé d’une chaleur humaine communicative. »(2) « (Il) marchait taciturne, agile, massif et courageux, le dos voûté, la tête basse, prêt à l’attaque et à la défense… écrit Mac Orlan »(7) 
« Un peu avant 1900, raconte Yves Mathieu, Frédé donne une impulsion artistique déterminante au cabaret. Pour la première fois peut-être, des arts différents vivent en communauté. » Ces confrontations entre peintres, dessinateurs, poètes, comédiens, écrivains, journalistes et critiques, chansonniers, vont acquérir une autre dimension après l’installation de Frédéric au Lapin.
 
Frédé et le Lapin, la rencontre…
Le Lapin Agile était à la fois un bistrot — on y consommait sur la terrasse l’après-midi par beau temps ou bien au bar à l’entrée —, un restaurant dont le menu était préparé par Berthe, une fine cuisinière, et une salle “ouverte“ où les fins de soirées s’achevaient autour des tables en discussions, récitations de poèmes ou tours de chants impromptus tandis que la serveuse Lolotte servait les spécialités : la “combine“, mélange de Pernod (absinthe), de guignolet et de grenadine ou la désormais traditionnelle cerise à l’eau-de-vie. À cette époque, il n’y avait ni programme ni pensionnaires réguliers mais les soirées du samedi et les matinées du dimanche, sans doute plus organisées, attiraient un public différent, parfois une centaine d’amateurs qui s’entassaient dans la grande salle où officiait le pianiste.
La véritable “vedette“ était le patron des lieux. Frédé accordait (approximativement) sa guitare et, après avoir annoncé “on va faire un peu d’art“, entonnait, mezzo voce pour faire taire les braillards, des romances sentimentales ou des chansons réalistes comme les Stances à Cassandre de Ronsard, Plaisir d’amour, Les Chimères, Les Bœufs, Le Temps des cerises (* dont l’auteur, J.-B. Clément, avait été le maire du XVIIIe pendant la Commune), Les Inquiets (*), Le Chant de la pluie de Verlaine (*), Rose Blanche de Bruant (*) ou les chansons de Paul Delmet comme L’Étoile d’amour ou Les Stances à Manon. Ou bien il lançait quelque refrain à boire, de route ou de marin comme Le 31 du mois d’août (*), La Femme du roulier, Les Pieds devant, La Vigne au vin ou Ma Femme est morte.
« Le premier devoir d’un artiste est d’avoir un bon estomac » avait écrit Frédé à la craie sur les volets de la salle. Mais bien des artistes, bohèmes et rapins, vivaient de la vache enragée et ne devaient souvent de ne pas crever de faim qu’à la tartine de pâté que Berthe, dans sa cuisine, leur glissait discrètement dans la poche. Charles Dullin, par exemple, ne tenait l’essentiel de ses revenus que de la maigre quête qu’il récoltait après son “récital“. Maigre, voûté, le regard halluciné et la bouche écumante, « Quand il récite ses vers, sa bouche se tord, ses yeux flamboient, ses longues mèches lui balaient le front. Il ne déclame pas, il vit les poèmes, incarne tour à tour Baudelaire, Verlaine, Laforgue, Rollinat. »(8) Sans oublier Corbière et Villon. Arrivé au Lapin dès 1902 se souvenait Mac Orlan, Dullin sera découvert un soir par Robert d’Humières, le directeur du Théâtre des Arts, qui l’engagera dès le lendemain.
« Un autre diseur de vers se faisait applaudir près de lui :, Henri Valbel. Un masque romain, un large coffre, celui-ci avait en naissant tous les dons (…). Il y en avait un que les vadrouilleurs du samedi se gardaient bien d’interrompre : Gabriel-Tristan Franconi (…) Il lançait ses rimes comme des coups de poings. »(8) Et, pour l’anecdote, Fernande Ollivier, la compagne de Picasso. « Après leur rupture, elle remonta au Lapin Agile où, d’une belle voix grave, elle récitait du Baudelaire et du Vigny. Cela dura deux ans, trois ans… »(8) « Les histoires absurdes et les chansons pré-dadaïstes de Jules Depaquit n’avaient pas moins de succès. »(2) — l’humoriste habita au Lapin au 1er étage — « Le samedi nous faisions cercle pour l’entendre dans le songe d’Athalie, qu’il interprétait d’une façon toute personnelle, sur l’air de la Mère Michel, en dansant la polka avec son parapluie. »(9) Francis Carco grimpait sur les tables pour interpréter des chansons marseillaises et des scies de Mayol et du caf’ conc’. Parmi les “vedettes“ de la troupe, citons encore « ce pauvre La Cigale (pianiste et chanteur), impayable sans le vouloir dans Le Lac de Niedermeyer, et le petit Raton, qui chantait le Delmet d’une voix de chanteur de rues »(9), sans oublier Berthe elle-même qui, abandonnant un instant ses casseroles et ses fourneaux, poussait ingénument quelque chansonnette croustillante.
Comme on peut le deviner, tout ceci devait rester très informel et peu professionnel en regard des spectacles qu’offraient les véritables cabarets de chansonniers (a). Cabarets qui d’ailleurs périclitent depuis la retraite de Bruant de son Mirliton en 1895 et la fermeture du Chat Noir l’année suivante. Avec le recul, on peut constater une rupture assez nette entre la “belle époque“ des grands chansonniers montmartrois et la période de bouillonnement artistique qui durera la dizaine d’années précédant la guerre de 14. Un monde chasse l’autre et parmi les anciens, beaucoup sont morts (prématurément) ou ont pris leur retraite. Seul Bruant, souvent accompagné de Jehan Rictus, passe régulièrement boire un verre au Lapin. Mais il n’y chante pas, il y vient en voisin, habitant une maison à l’angle des rues Cortot et des Saules puis… au coin de la rue Saint-Vincent ! Ami de Frédé dont il apprécie les qualités d’animateur, il rachètera le Lapin en 1913 aux sœurs Clermont pour le sauver de la démolition. Il lui en laissera la gérance avant de le revendre, à un prix modique, à son fils Paul Gérard en 1922. Jehan Rictus, qui avait débuté aux Quat’-z-Arts avec ses Soliloques du pauvre, promena longtemps dans le quartier sa silhouette longiligne et décharnée avant de mourir dans la misère (qu’il avait tant chanté) en 1933. Et puis il y a Gaston Couté. Arrivé à Paris en 1898, le chansonnier poète beauceron se produit dans divers établissements. « Le Lapin Agile l’accueillit souvent et souvent aussi l’alcool l’envoyait au tapis avant qu’il commence à chanter. »(2) Il s’éteindra en 1911 à l’âge de 31 ans.
Cohabitaient aussi, à côté de sa clientèle d’artistes en tout genre, leurs compagnes, muses, modèles ou demi-cocottes, des petits malfrats et trafiquants, souteneurs et autres personnages louches que Frédéric s’efforçait de tenir en respect ou essayait de se débarrasser. « Le père Frédé couchait dans une petite chambre au dessus, son revolver n’était pas loin de son lit, la précaution n’était pas inutile. »(10) Mais il ne put empêcher, hélas, le meurtre de son fils Victor, abattu d’une balle en pleine tête derrière son bar en 1910.
 
Un arlequin nommé Picasso
Les artistes, alors inconnus mais dont beaucoup depuis sont entrés dans l’Histoire, se réunissaient autour des tables en bois, souvent en bandes, en “cercles“ qui parfois, professant des idées opposées, feignaient de s’ignorer.
Il y avait la bande des Espagnols et des Catalans, ceux du Zut qui avaient suivi Frédé au Lapin, Picasso en tête. Revenu définitivement à Paris en 1904 et installé au Bateau-Lavoir, le peintre fera cadeau à Frédé en 1905 de l’Arlequin au verre, toile sans doute réalisée lors de son premier séjour car Frédé, dans le fond, n’arbore pas encore sa barbe fleurie. « Il s’est peint en costume aux losanges de couleurs. À son côté, Germaine Laure Gargallo »(11), un modèle qui épousera plus tard Ramon Pichot. Le cabaretier, dans le besoin, revendra en 1912 la toile au chorégraphe des Ballets Suédois, Rolf de Maré, pour une somme dérisoire. C’est en cette année 1905 que le peintre fera la connaissance du critique d’art et collectionneur allemand Wilhelm Uhde monté au Lapin pour le rencontrer ; quelle meilleure adresse ?
Mais si Picasso appréciait l’atmosphère du cabaret et les chansons populaires de Frédé — la musique classique le laissait indifférent —, il ne s’y rendait souvent que traîné par Fernande et, après 1907, ne s’installera plus guère qu’en été sur la terrasse pour prendre le frais. Mais par amitié pour Frédé, même après avoir quitté Paris, le peintre ne manquera jamais de rendre visite au vieux Robinson de la Butte à chacun de ses séjours dans la capitale. En dehors de la colonie ibérique (les peintres et sculpteurs Manolo, Paco Durio, Pichot, etc.), Picasso drainait autour de lui, outre Braque durant l’émergence du cubisme, les poètes et critiques d’avant-garde Max Jacob, Guillaume Apollinaire, André Salmon et Pierre Reverdy qui, s’ils s’amusaient beaucoup de l’ambiance de la taverne, évitaient de “s’abaisser“ à dire leurs propres vers. Toutefois, un soir, dans une certaine intimité, Mac Orlan entendit Apollinaire lire quelques-uns de ses poèmes qui figureront dans “Alcools“.
Lorsqu’il arriva à Montmartre en 1905, Modigliani croisa Picasso mais les deux peintres ne sympathisèrent pas. Modigliani introduisit au Lapin Gino Severini dès 1906, lequel s’installa durablement à Montmartre et épousa la fille de Paul Fort en 1913. Severini y amena les futuristes Marinetti (brièvement), Boccioni le sculpteur, puis encore Carra, Balla, Russolo, etc. Les bancs du Lapin accueillirent également Derain, Dufy, Van Dongen occasionnellement ; Vlaminck, qui détestait la vie montmartroise, n’y resta pas.
 
Aux murs et dans la salle
La diversité des prestations vocales n’avait d’égal que celle des œuvres qui ornait les murs de la grande salle, déjà culottés par la fumée des pipes et qu’éclairaient faiblement deux lampes entourées d’abat-jour rouges. Étaient accrochés, au milieu de “croûtes“ plus ou moins anonymes, des peintures, des dessins, des aquarelles et affiches des amis de la maison : Steinlen, Poulbot, Suzanne Valadon, Utrillo, Gill, Émile Bernard, Picasso (l’Arlequin et un Carnaval), Georges Bottini, Delaw, Tiret-Bognet, Willette, Jacques Vaillant, d’un vitrail de Girieud, etc. À gauche et à droite du mur du fond, un moulage d’un Apollon musagète et un bas-relief d’une divinité hindoue encadraient une imposante sculpture en plâtre d’un Christ en croix donné le 24 décembre 1900 par le sculpteur anglais Leon-John Wasley, mort au front en 1915. La postérité de cet obscur artiste, dont on ne connaît aucune autre pièce, est assurée pour toujours grâce à ce grand Christ tout noirci et patiné qui veille encore, un siècle plus tard, sur les chanteurs et le public du Lapin. Plus modeste, mais aussi dramatique, demeure la postérité du peintre allemand Wiegels qui se pendit en 1909 dans son atelier du Bateau-Lavoir : il inspira à Mac Orlan l’un de ses personnages du « Quai des Brumes ».
 
Mac Orlan, Dorgelès et Carco
C’est en effet le Lapin Agile qui servit de décor au roman écrit par Pierre Mac Orlan (1882-1970) en 1928, et non quelque bar de marins du Havre comme il est transposé dans le non moins célèbre film de Marcel Carné. L’écrivain avait découvert l’endroit en 1900 mais, ayant quelque peu bourlingué, il n’en devint un pilier qu’à partir de 1906 et finit par épouser Margot, la fille de Berthe, en 1913. « On l’écoutait. Il faisait fonction, à la table, de captain et personne, quand il entonnait le refrain de la Légion ou celui des Bataillonnaires, ne se serait permis de l’interrompre. »(11) Pourtant, d’après Dorgelès, il chantait faux. Il écrivit en 1911 Les Coffrets que Frédé mettra en musique. Essai sans suite car Mac Orlan attendra 1947 pour commencer réellement à écrire des paroles de chansons, dont Nelly (*), l’héroïne féminine du « Quai des Brumes »(12) Le titre du livre est tiré d’un petit poème que Max Jacob improvisa sur une page du “Livre de Bord“ du Lapin Agile et dont voici les quatre derniers vers :
 
                       Paris, la mer qui pense apporte,
                       Ce soir, au coin de ta porte,
                       O tavernier du quai des brumes,
                       Sa gerbe d’écume.
Depuis cette époque, et jusqu’à aujourd’hui, le Lapin Agile reste, pour beaucoup, une sorte de navire qui tangue au sommet d’une vague, la Butte, et qu’illustrent de nombreuses chansons de marins entonnées depuis des générations. « Le cabaret du père Frédé, avec son plafond bas et la houle qui fréquemment nous faisait vaciller à force de boire et de conter des balivernes, se mua en une sorte de bateau-ivre sur lequel nous voguions sans boussole ni compas, écrit Francis Carco (…). Georges Delaw n’avait-il point découvert, dans le petit cimetière Saint-Vincent, la tombe de l’amiral de Bougainville ? »(11)
C’est le dessinateur Delaw, “l’imagier de la Reine“, qui eut l’idée de ce merveilleux livre d’or qui, tout au long de ses pages, s’est enrichi de poèmes, dessins, aquarelles, aux signatures prestigieuses, de Renoir à Vlaminck, de Paul Fort à Charlie Chaplin, de Clémenceau à Léon Blum, visiteurs d’un soir ou amis fidèles.
Parmi les fidèles des fidèles, ils seront trois contemporains à nous narrer la courte mais riche période qui part, grosso modo, de Picasso pour s’achever en 1914 avec la mobilisation qui voit partir nombre de familiers dont beaucoup ne reviendront pas. Trois grands écrivains, trois futurs académiciens Goncourt : Mac Orlan, Dorgelès et Carco. La présence de Roland Dorgelès (1885-1973) reste dans les mémoires, grâce avant tout au fameux canular qui vit l’exécution par Lolo, l’âne de Frédéric, de la première (et unique) peinture “excessiviste“, mouvement créé par Dorgelès pour se moquer de toutes ces écoles d’avant-garde en “isme“ et de leurs théoriciens qui avaient tendance à l’agacer. C’est ainsi que, devant huissier et avec la complicité d’André Warnod, il fit peindre une toile par Lolo, pinceaux accrochés à la queue, à la grande joie des gamins du quartier et des voisins parmi lesquels Pierre Girieud, les dessinateurs Charles Genty et Denèfle-Castelno, et la chanteuse Coccinelle. Baptisée par l’écrivain Et le Soleil s’endormit sur l’Adriatique (c’est le vrai titre) et signée du nom italien de Joachim-Raphaël Boronali (anagramme d’Aliboron), la toile fut exposée au Salon des Indépendants au printemps 1910. Elle attira les badauds, fit couler de l’encre et, devenue le clou du salon, fut vendue 400 francs ; le scandale éclata lorsque Dorgelès révéla la supercherie plusieurs jours plus tard dans la presse.
Francis Carco (1886-1958) débarqua un soir de l’hiver 1910/11 muni d’un bon pour une consommation gratuite découpé dans La Nouvelle Plume, une petite revue. Il fut de suite adopté après qu’il eut chanté spontanément, et avec un certain talent, quelques rengaines à la mode. C’est sur la terrasse du Lapin, à l’ombre de l’acacia, qu’il va bientôt écrire ses premiers poèmes parmi lesquels Le Doux caboulot (*) qui figure dans son premier recueil : « La Bohème et mon Cœur » publié en 1912 et qui, sur une musique de Larmanjat, sera créé par Marie Dubas sur la scène de l’Empire en 1931. En 1948, Carco écrivit pour Yvonne Darle une suite inédite à sa chanson.
Comment, enfin, ne pas citer encore quelques noms parmi tous ces familiers qui ont fait les belles soirées du Lapin avant la guerre : les peintres Maurice Asselin, Jean-Gabriel Daragnès, Marie Laurencin, Marcoussis, Élysée Maclet, Jacques Villon, André Utter… le sculpteur Maurice Drouard, les dessinateurs Chas Laborde et Pierre Falké, les poètes Édouard Gazanion et Georges Bannerot, les écrivains Maurice Dekobra, Blaise Cendrars, l’humoriste Julien Callé… les acteurs Ollin, qui prenait grand soin de Couté, Decaye, de l’Odéon, Harry Baur, le compositeur Gustave Charpentier… sans oublier une foule de personnages pittoresques comme le “mathématicien du cubisme“ Princet, le “baron“ Mollet ou Bibi-la-Purée, peint par Picasso, qui disait des poèmes de Verlaine et imitait Jean Moréas !
Et, tandis que résonnaient déjà les refrains entraînants poussés par Stello, qu’accompagnait son épouse Stella (comme il se doit), chacun participait à l’effervescence qui agitait cette époque de bohème, de misère et de gloire avant que ne retentissent d’autres chants, ceux du canon…
La renaissance autour de Paulo
La guerre de 14/18 vide le cabaret. De ses clients, de ses habitués, de ses artistes, de ses poètes et de ses narrateurs. La plupart sont partis au front, beaucoup ne reviendront pas. La guerre a marqué la fin d’une époque dont Montmartre était l’emblème. Désormais, c’est Montparnasse qui prend le relais et devient le “centre“ artistique de Paris. Les nuits parnassiennes se rythment dans les brasseries, les grands cafés, les dancings au son du jazz, du tango et de la biguine.
Au Lapin, la cuisine est vide : Berthe est partie à la fin de la guerre rejoindre sa fille et son gendre Mac Orlan à Saint-Cyr-sur-Morin. Sans rien changer de son décor ni de l’esprit qui l’anime, le cabaret est prêt à vivre une nouvelle étape de son histoire. Il a conservé sa réputation et, comme avant la guerre, c’est chez Frédé que les peintres, chaque année le jour de l’inauguration du Salon d’Automne, viennent finir la soirée. C’est également dans ses murs que naît, en 1920, la Commune Libre de Montmartre avec à sa tête Jules Depaquit. Puis, en 1922, Aristide Bruant revend le cabaret au fils de Frédé, Paul Gérard, dit Paulo (1895-1977) qui, en compagnie d’abord de sa femme Tote, va le gérer et le développer. D’informelles, les veillées s’organisent avec un programme quotidien et des artistes “pensionnaires“. Aux habitués, rapins et familiers, s’ajoutent bientôt les touristes qui grimpent les pentes de la Butte et s’arrêtent dans cet endroit déjà historique où l’enseigne d’André Gill avait retrouvé sa place : « Regarde, me cria-t-il (Frédé) en désignant la vieille enseigne qu’il avait fait fixer sur la façade de la maison. T’es trop jeune pour te rappeler, mais pige-moi ça. Elle a du jus. »(3)
Bien sûr, certains nostalgiques regrettent les soirées du passé. Mais, nonobstant une situation contre laquelle il ne peut rien, le Lapin Agile va progressivement devenir le “conservatoire de la bonne chanson“. Entre les années 20 et les années 40 il va, à la fois défendre le patrimoine montmartrois et français avec des artistes de grand talent, et progressivement amener de nouvelles formes de chansons et de répertoire. En cela, le vieil établissement préfigure les caves et cabarets qui vont fleurir à la Libération, à Montmartre comme à Saint-Germain-des-Prés. Il reste également l’endroit où se retrouvent les artistes. Parmi la nouvelle génération, citons Georges Simenon et les peintres Marcel Leprin, Gen Paul, Foujita, le Tatare Gazi. « Stimulé par Paulo, Gazi prenait sa guitare et chantait la steppe, les troupeaux de rennes et, souffre-douleur de lui-même, son duel sauvage avec la mort. »(5) Et comment oublier le passage de Gloria Swanson, Rudolph Valentino, Pearl White, Edward G. Robinson, Laurence Olivier et Vivian Leigh, Rudyard Kipling ? Louis Nucera rappelle que « ce fut au Lapin Agile que Charlie Chaplin, qui était gaucher, changea l’ordre des cordes du violon (…) de René Chédécal, qui passait en attraction. On lui demanda de jouer, il accepta sans se faire prier. C’est là qu’il entendit Léo Daniderff interpréter, s’accompagnant au piano, une de ses compositions : Je cherche après Titine… »(5), qu’on retrouvera dans “Les Temps modernes“ !
La troupe du Lapin
« Le vieux père Frédé est là. Large barbe blanche comme neige, un bonnet de laine rouge mis n’importe comment sur ses cheveux blancs, il maintient de la main gauche son ample et trop long pantalon de velours gris souillé de taches et de l’autre il attise le poèle. (…) Paulo, le fils de Frédé, coiffé d’une casquette de la marine marchande, accueille les clients. (…) De petits yeux enfouis dans un visage pâle et creux reflètent un fond de ruse et de méfiance paysanne. »(13) « C’est un interprète excellent des chansons de Bruant quand la fantaisie lui prend de renouer les fils de la tradition, écrit Mac Orlan. »(14)
Autour de ce chanteur plein de gouaille et en même temps sensible dont, en effet,  Bruant a fait son “seul élève“, on retrouve le grand Stello (Paul-Édouard Fichter) qui partage avec lui le rôle de maître de cérémonies. « C’est Stello, le dernier barde montmartrois, qui reçoit la clientèle ! Mène les chœurs de sa capiteuse voix de baryton, avec une autorité majestueuse, présente les artistes et fait un tour de chant composé (…) de chansons héroïques. »(13) Chansons d’étudiants et de corps de garde, chansons à boire (b), de route, de marins, du folklore des provinces françaises — le Lapin Agile n’a jamais été un lieu qui ne défendait que la “culture parisienne“ — qu’il enregistra abondamment pour Polydor à partir de 1931, à côté du répertoire chansonnier. Stello grava ainsi d’admirables versions des œuvres de Jules Jouy, Gustave Nadaud, Jean Richepin, Mac-Nab, Bruant, Couté, Marcel-Legay, etc. « La voix de Stello habite ma mémoire, écrivit Mac Orlan au dos d’une pochette de disque du chanteur mort en 1945, elle fut puissante et compréhensive. Il sut chanter des chansons d’une influence durable. »
« La vedette du Lapin était Jack Mirois, baryton-basse au timbre enjôleur. Il modulait ses chansons comme des chants d’église. Sans donner d’expression particulière aux mots, ses phrases coulaient, égales, portées par cette voix chaude dont les sonorités s’insinuaient en vous imperceptiblement mais profondément. »(13) Il interprétait avec force et émotion les chants de la France profonde comme ceux de Bruant, de Couté, de Botrel (c), de Delmet. Sa mort accidentelle aux Etats-Unis en 1936 mit prématurément un terme à une carrière phonographique entamée en 1929 chez Polydor (sous le seul prénom de Jack) puis chez Odéon.
Autre pilier de la grande tradition, Jean Clément, à la voix douce et pure, s’exprimait dans un registre plus romantique, plus tendre et sentimental. Interprète de Paul Delmet (d), il enregistra également sur disques le “répertoire Lapin“ initié par Frédé et que chaque génération se transmet : du Temps des cerises au Paradis du rêve (*) en passant par Le chant de la pluie (*) de Verlaine et la Chanson d’automne (*) de Rollinat.
Parmi les pensionnaires, figurent également un harpiste, Jean Daly, un joueur de vielle, Jacques Alathène et la fille de Frédé, Hélène. « Dressée de sa noble stature, son profil d’oiseau se détachant bien (…) sur le rideau rouge masquant l’entrée, Hélène Frédé termine son numéro (…). Hélène est la sœur de Paulo. Au cabaret, elle a pris le nom de leur père, mais, dans l’opérette en son temps, elle a brillé sous le nom d’Hélène Gérard. »(13) Et puis le Lapin reste le repaire des poètes, des diseurs, des comédiens comme Pierre Brasseur, Claude-André Puget, Pierre Asso.
Et Jacques Martel, le “poète berrichon“ qui, en 1935, introduit au Lapin André Pasdoc.(Dimitri de Salkoff, 1908-1984) D’abord “doublure“ de Mirois lorsque ce dernier prend quelques vacances, il devient pensionnaire à part entière après la mort de Jack. « Avec Ici l’on pèche (de Jean Tranchant, dont il fut le créateur), j’allais être à la base de l’évolution dans la tradition des chansons du Lapin à Gill » raconte Pasdoc qui doit vaincre quelques réticences. « Au Lapin j’apprends que l’on discute fort le modernisme de mes chansons nouvelles (…). Tous sont d’accord pour dire que ce n’est pas dans les traditions. (…) il faut s’en tenir aux vieilles chansons de Montmartre. Soutenu par Jacques Martel, je prétends que, tout en maintenant le ton de la vénérable “Butte“ en honorant les belles chansons anciennes de Delmet, de Bruant, de Marcel-Legay, de Rollinat, Goublier et d’autres maîtres de cette époque, il est bon de suivre son temps dans l’évolution du goût en musique et en matière poétique. (…) Vous admettez, dis-je, la chanson que vient de me donner Francis Carco La Chanson tendre (*), il est injuste que vous n’admettiez pas Ici l’on pêche ; dans un genre différent, toutes deux sont parfaitement construites et écrites. (…) Accepté ! Ainsi, par ma voix, le rythme nouveau, moderne, eut droit de cité dans ce temple de la chanson qu’était le Lapin à Gill en cette année 1935. »(13) André Pasdoc enregistrera également un magnifique Bleu des bleuets (*) d’Haraucourt.
C’est aussi à la même époque, vers 1933, que Paulo déniche, dans une fabrique de voitures d’enfants, une petite chanteuse italienne promise à une grande carrière populaire sous le nom de Rina Ketty (1911-1996). Si elle chante, elle aussi, le répertoire 1900, elle s’essaie également avec Le Clocher d’amour (*), Marechiare et… J’attendrai qui deviendra l’un des “tubes“ immortels de la chanson française !
Un soir de février 1938, débarque, venue de Bordeaux, une jeune femme dont chacun remarque immédiatement la clarté de la voix lorsqu’elle reprend en chœur les refrains lancés par Stello. « Vous allez bien nous chanter quelque chose ? » lui propose le barde. Elle interprète deux chansons dont La Prière de la Tosca. « C’est déchirant et superbe. On est transporté, remué aux larmes. C’est la victoire des âmes sensibles. Elles sont branchées sur les nues. Campara (le pianiste) plaque l’ultime accord. Un silence. Et tout à coup, les bravos, les cris. (…) Frédé qui ne quittait presque plus son appartement du Lapin en descendit. “C’est si harmonieux, si chaud, si distingué, que j’ai retrouvé mes jambes de vingt ans“, dit-il à la jeune femme. »(5) Paulo lui propose immédiatement de rejoindre la troupe. Il la baptisera Yvonne Darle (1902-1994), elle deviendra sa femme. Et, pendant près de cinquante ans, sa voix pure et cristalline fera les belles soirées du cabaret.
Dans le sillage d’André Pasdoc, arrive, toujours en 1938, un chanteur de charme à la voix douce comme on les aime à cette époque, Louis Bory. Il reprend lui aussi le répertoire des belles mélodies du Lapin, celui de Jean Clément. Bory, né en 1914, effectuera un début de carrière fulgurant sur disques avant d’être tué à la guerre en 1940.
C’est la même année, décidément, que le jeune Pierre Dudan (d’origine suisse, 1916-1984) se présente au Lapin, auréolé d’un second prix à un crochet radiophonique avec Non, tu n’auras pas ma peau, Pierre (*) mais crevant de faim. Reçu par Frédé, Stello et Bory, il pourra chanter pour des “clopinettes“ avant de revenir, cette fois comme pensionnaire, à la fin des années 40.
Le père Frédé, parti rejoindre sous d’autres cieux tous ceux dont les ombres glorieuses hantent la salle du cabaret, c’est une époque qui s’achève avec d’autres ombres, celles-ci plus menaçantes…
Pendant la guerre
Durant les années noires de la guerre et de l’Occupation, le Lapin, une fois de plus, s’accroche à sa casserole. Même s’il doit, comme tous les lieux de spectacles parisiens, recevoir les uniformes de la Wehrmacht. Ces messieurs comprennent-ils les histoires et les chansons d’humour caustique que débite le gros chansonnier Gabriello avec son inimitable bafouillage ? On y entend également la poétesse Lil Boël dans ses propres œuvres et dans celles des anciens qui ont marqué le lieu comme Rictus.
Au tournant des années 30/40, une célébrité du music hall, Jacques Pills, en rupture de Tabet et à l’aube d’une nouvelle carrière, fait swinguer quelque temps les murs de la grande salle. Clément Duhour reprend, lui, le répertoire traditionnel avant d’abandonner rapidement la chanson pour entrer dans l’industrie cinématographique.
Marcel Nobla, « avec son accent toulousain et sa voix ample, s’accompagnait à la guitare. Les chansons de marins étaient ses morceaux de bravoure ainsi que des poèmes de Marot et de Ronsard. »(5) Nobla enregistra dans les années 50 de nombreux 45 tours de chansons traditionnelles pour RCA.
Également du sud venait le ténor Jean Sallaberry, dit Bigorre, qui resta une trentaine d’années au Lapin ; « Il est vêtu en “basque“. Ceinture de flanelle rouge, boléro de laine sur sa chemise blanche, large béret sous lequel brillent deux petits yeux noirs et vifs. »(15)
Enfin, avec « un curieux visage aigu, mélancolique et gavroche »(15), Renée Jan est capable de détailler à merveille un vaste et éclectique répertoire.
Voilà un résumé de l’état des lieux lorsque, un soir de décembre 1942, pousse la porte du cabaret, Jean-Roger Caussimon.
Jeune comédien fait prisonnier en 1940, il venait juste d’être libéré pour raisons de santé. « Je savais, depuis ma captivité, que ma tante et marraine de baptême, Yvonne Darle, y chantait » raconte-t-il dans ses mémoires. « Tante Yvonne m’accueillit avec beaucoup d’émotion (…). Elle me présenta à Paulo qui, malgré sa taille moyenne, m’impressionna beaucoup.
— Vous êtes comédien, dit Paulo, voulez-vous réciter quelque chose ? (…)
— J’ai oublié les poèmes que j’avais appris autrefois mais j’ai écrit quelques petits textes, en Allemagne. Ceux-là, je les sais par cœur.
— Alors venez. »(15)
Et voilà comment Jean-Roger Caussimon fut, comme sa tante cinq ans plus tôt, engagé le soir même au Lapin par Paulo ! Il en fera son port d’attache pendant près de dix ans, s’absentant périodiquement pour jouer au théâtre et au cinéma ou se produire dans d’autres cabarets. Il commence par dire ses poèmes, qu’il vend ronéotypés dans la salle, puis s ‘essaie à écrire des chansons, parole et musique ; Y’avait dix marins (*) est la première (en 1946). Suivent « Mon camarade (…), Barbarie, Barbara… (*)(qui sera créée et enregistrée par Maurice Chevalier), Les Frères naufragés… Je suis merveilleusement accompagné. Au piano (Marc Berthomieu), à l’harmonium dont joue Louise Charpentier (la harpiste, nièce de Gustave), à la guitare qui résonne sous les doigts de Marcel Nobla. Je suis le seul, au Lapin, à être ainsi “orchestré“. (…) Après le départ de Nobla, je n’ai pas osé demander au nouveau guitariste de m’accompagner dans mes chansons. Il travaille trop exclusivement pour le classique. (…) Son nom ? Alexandre Lagoya… »(15) En 1947, il fait la connaissance au Lapin de Léo Ferré. C’est le début d’une inaltérable amitié doublée d’une longue collaboration, Ferré lui composant de nombreuses musiques.
Sa carrière de comédien prenant le dessus, Jean-Roger abandonne le cabaret en 1952. Mais, lorsqu’il entamera une seconde carrière d’auteur-compositeur-interprète en 1970, il reviendra régulièrement rôder son tour de chant au Lapin avec son pianiste Éric Robrecht, comme en 1972 avant son grand récital de Bobino.
Le printemps de la chanson
« À la Libération, le Lapin Agile redevint un lieu de prédilection pour tous les artistes qui souhaitaient mêler tradition et répertoire moderne. Dès septembre 1944, seront engagés le jeune André Reybaz, amoureux de Verlaine et de Rimbaud, Bernard Lavalette, la diseuse Adrienne Gallon, le pianiste Marc Berthomieu et le poète François Billetdoux qui, logeant rue Paul Féval, dans le même immeuble que Marcel Aymé, venait en voisin. »(16) L’espiègle et fine Adrienne Gallon, ancienne comparse de l’aventure des “Chansons de Bob et Bobette“ et active dans les répertoire pour enfants et un certain folklore, représente le genre léger et grivois qu’elle fait admirablement revivre grâce à des talents de comédienne accomplie.
En 1948, Jean-Roger Caussimon produit une série de douze émissions pour Radio Lausanne, “Le Livre d’Or du Lapin Agile“ qu’il présente en direct du cabaret avec François Billetdoux. Autour des artistes maison (Paulo, Yvonne Darle, Renée Jan, Marcel Nobla, André Mondé, Jean Sallaberry et Marc Berthomieu) est invité pour chaque émission un personnage illustre qui a vécu la grande aventure du Lapin : Charles Dullin, Roland Dorgelès, Carette, Pierre Brasseur, Pierre Mac Orlan, Paul Fort, Marcel Aymé, Francis Carco, dont les témoignages recueillis sont édités dans notre coffret pour la première fois (cf. CD2), ainsi que Ludmilla Pitoëff, Van Dongen, Fernand Ledoux et Jacques Grello.
En mai et juin 1950, les mêmes piliers du cabaret (Caussimon et Sallaberry exceptés) sont à nouveau enregistrés en direct par la maison Pathé qui en tire un album de six 78 tours intitulé “Une veillée au Lapin Agile“ qui obtiendra le Grand Prix du Disque l’année suivante (17).
Marcel Chevalier et André Schlesser, qui ont formé leur duo Marc et André l’année précédente (e) débutent au Lapin en 1948. Là, ils rencontrent Brigitte Sabouraud qui chante et joue de l’accordéon. S’inspirant de l’esprit du lieu, tous trois franchissent la Seine pour ouvrir, début 1951 avec Léo Noël, L’Écluse, appelée à devenir l’un des plus fameux cabarets de la Rive gauche. Durant près de deux décennies, les cabarets-théâtres des deux rives vont vivre leur âge d’or, jouant leur rôle de découvreurs de talents en permettant à tous les futurs grands de la chanson française de se faire connaître (f).
Une fois de plus, le vieux Lapin n’est pas en reste et s’inscrit parfaitement dans le mouvement. Il sera le premier à accueillir Georges Brassens en octobre 1951. Sans succès d’ailleurs, car le “gorille“, tremblant de trac chaque soir, abandonnera au bout de quinze jours. Six mois plus tard, chez Patachou, il tentera un autre essai qui cette fois sera le bon.
C’est Alexandre Lagoya qui lui accordait sa guitare ! Le jeune virtuose vivait là dans une chambre au 1er étage et jouait tous les soirs. Un peu plus tard, il formera avec Ida Presti un duo de guitares qui impressionnera les clients du Lapin avant de conquérir le monde entier.
« Avant d’inscrire son nom au firmament de la Grande Couture, Jacques Estérel chantera ses propres œuvres. Lauréate du Conservatoire, Annie Girardot signait son engagement à la Comédie Française en 1954. Après que le rideau soit tombé sur l’illustre scène (…), elle montait rue des Saules pour y donner son numéro poétique. »(16) Dans le même ordre de récital, on ne saurait oublier la présence du grand Jean-Marc Tennberg.Le cabaret verra aussi se produire le comédien Marco Perrin, le grand ténor Tony Poncet et Raymond Lévesque, le chanteur québecquois.
Et puis Claude Nougaro, qui ouvrit la porte en 1955 de ce lieu que fréquentait son père Pierre, le chanteur d’opéra. « J’écris des poèmes et comme mon père m’a dit qu’au Lapin Agile on écoute encore la poésie, j’ai eu l’idée de me présenter. »(5) Pendant qu’il récitait ses poèmes au Lapin, Nougaro écrivait des chansons pour d’autres interprètes. Mais il attendra trois ans avant de commencer à chanter ses propres œuvres. Tout au long de sa prestigieuse carrière, Claude Nougaro ne manquera jamais de “choisir le Lapin“ pour y passer une soirée et même interpréter spontanément quelque chanson de ses débuts comme Le plus vieux des vagabonds (cf. CD3, inédit).
En 1956, sur le modèle de la “Veillée“ publiée par Pathé, c’est Ducretet-Thomson qui, à son tour, édite un 33 tours 25 cm sous le titre de “Une soirée au Lapin à Gill“ (notez la nuance). Paulo, Yvonne Darle et Marcel Nobla, toujours de la partie et accompagnés par Berthomieu, sont rejoints par Francine Dartois et par Yves Thomas, le fils d’Yvonne Darle, qui avait commencé à chanter au Lapin en 1950. Parallèlement, de 1951 à 1954, il est l’élève de Charles Panzéra au Conservatoire National de Musique. Délaissant une carrière lyrique, il crée en 1956 l’opérette “Minnie Moustache“ avec les Compagnons de la Chanson à la Gaîté Lyrique puis mène la revue des Folies Bergère de 1957 à 1960. En 1961, il signe un contrat avec une agence américaine et chante en vedette au Radio City Music Hall de New York. Il sillonne les Etats-Unis et le Canada avant de se produire au Sands, à Las Vagas, en 1962. L’année suivante, ayant la nostalgie de Montmartre, il revient en France avant la fin de son contrat, ce qui l’oblige, pour enregistrer chez Philips en 1964, changer son nom pour celui d’Yves Mathieu. En 1972, il succède à Paulo.
“Le Lapin Agile, c’est le coffre-fort de l’éternité“ (Claude Nougaro)
Non seulement le Lapin Agile précéda tous les cabarets parisiens, mais il est aussi le seul, alors que les établissements gernanopratins et autres décrochent tour à tour, à résister et à maintenir sa vocation qui est, selon Yves Mathieu « de sauvegarder le patrimoine de la chanson française et surtout de favoriser l’éclosion de nouveaux talents. » Pour preuve, il reçoit les musiciens Gheorghe Zamfir, Jacques Loussier, Frédéric Lodéon, Pierre-Yves Artaud bien avant qu’ils soient connus du grand public. Au tournant des années 60/70, il accueille le grand Jacques Debronckart, trop tôt disparu et qui a passé là ses dernières années. Et Jacqueline Valois, une grande comédienne de la chanson douée d’une très jolie voix et qui n’a pas sa pareille pour distiller les chansons grivoises à la mode du XVIIe siècle ou pour interpréter des textes tendres et poétiques comme le célèbre Doux caboulot (dans sa version complète publiée ici pour la première fois). C’est également au cabaret qu’Henri Decker entame une nouvelle carrière d’auteur-compositeur-interprète avec des chansons pleines d’humour et de tendresse. Quant au toujours fidèle Éric Robrecht, il apporte tout son talent au succès des veillées en étant tour à tour accompagnateur, auteur-compositeur inspiré, poète et chansonnier.
Le Lapin Agile reste un vivier riche où se révèlent également, dans les années 70/80, des artistes authentiques qui s’inscrivent dans la grande tradition de la chanson française, tradition malmenée par les modes qui ne favorisent pas une large reconnaissance. Michel de Maulne est de ceux, avec André Reybaz et Vicky Messica, qui ont marqué les veillées dans le domaine difficile de l’art poétique. Gérard Delord, virtuose de la vielle et excellent interprète du folklore, écrit des chansons inspirées par son Auvergne natale. 1er prix du Conservatoire National, Patrick Minard aime retrouver l’ambiance du cabaret lorsque les créations de musique contemporaine lui en laissent le loisir. Partagé entre la peinture et la chanson, Luc Berthommier a malheureusement quitté ce monde au moment où la chance lui souriait. Retenons aussi les chanteuses Ysolde, un tempérament et une voix chaude chères à Carco et à Mac Orlan, Maria Saint-Paul, dotée d’une voix claire et d’une grande musicalité qui transporte le public au firmament, et Anne-Marie Bélime dont la version du Temps des Cerises ici présentée (*) est, selon André Bernard, l’une des plus belles qu’il ait entendu.
Un siècle après Frédé, la Veilée continue…
Voilà en effet cent ans que le père Frédé s’installait, avec armes et bagages, dans la maisonnette de la rue des Saules. Et depuis cent ans, l’esprit qu’a apporté cet incroyable bonhomme, magnifiquement chanté par Cora Vaucaire (* dans une version jamais rééditée), s’est merveilleusement, miraculeusement presque, et pourtant tout naturellement, transmis de génération en génération. Chaque soir, il souffle entre les quatre murs de la salle, réactivé par Yves Mathieu qui, présent dans les lieux depuis plus d’un demi-siècle, entretient la flamme et anime la veillée. À une époque où le spectacle de cabaret ne pèse pas lourd face à l’industrie et au business de la musique, face aux shows formatés et interchangeables, et où les médias fabriquent à la chaîne leurs propres stars pour les lancer sur le marché avec des moyens de promotion autrefois réservés aux shampooings et aux désodorisants de WC, il reste des artistes de talent qui savent encore communiquer directement avec le public et ont choisi de demeurer à l’ombre des sunlights factices. Le Lapin Agile abrite un certain nombre d’entre eux : Michel Bergam, le plus ancien, chanteur à la voix chaude et auteur de textes souvent inspirés par les sentiments du couple qui peuvent aller jusqu’au déchirement ; Maxime Barthélemy qui chante d’une voix de ténor un répertoire de tous styles (dont ses propres chansons) et de toutes les époques en s’accompagnant au piano ; le dynamique et très communicatif Gérard Cailleux qui entraîne le public avec sa guitare et ses chansons drôles et son rythme contagieux. La petite fille de Georges Van Parys, Zouzou (Blanche Thomas), chante avec une gouaille fragile en s’accompagnant à l’accordéon ; c’est également l’accordéon qui soutient la voix prenante de Cassita, chanteuse réaliste dans la grande tradition montmartroise. Formée par l’opérette, Michèle Patrick évolue avec virtuosité dans le genre chanteuse-diseuse début de siècle ; au contraire, Arlette Denis chante avec sa guitare ses propres chansons bien inscrites dans la dure réalité de notre époque tandis que Chantal Pillac, après des débuts prometteurs, n’a pas poursuivi dans cette voie. En dehors de leurs spectacles pour enfants, Patrice écrit des chansons qu’il chante en duo avec Oona dont la grâce et la voix pure impressionnent ; comédien et humoriste nonsensique inspiré par Pierre Dac, Frédéric Santalla, à la voix naturelle de berger basque, excelle aussi dans le répertoire ancien ; Vincent de Chassey écrit et chante ses œuvres finement ciselées ; enfin, accompagnant solistes et chœur dans la lignée des grands pianistes du Lapin, il y a Henri Morgan. Ce bel éclectisme ne serait pas complet sans Maria Thomas qui, avec sa voix pure et naturelle aux accents catalans de Barcelone, interprète le grand répertoire du Lapin et les poésies chantées ; c’est également sur les beaux textes que, avec sa superbe voix grave, travaille Frédéric Thomas, le fils de Maria et d’Yves Mathieu. Avec son frère Vincent qui accueille chaleureusement le public, il représente, après Frédé, aprè

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