Et toujours...

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WEST

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DINAH

CHAMPION

Liste des albums de :  LES FRERES JACQUES

Groupe de chanteurs français

On les connaissait par la couleur à leur gilets, leur taille et leur personnalité de comédiens, mais rarement par leurs noms. Certains même étaient persuadés qu'ils étaient réellement frères. Pourtant, mise à part Georges et André Bellec, d'ailleurs aussi dissemblables l'un l'autre que peut l'être un peintre-musicien de jazz d'un juriste (ce qu'ils étaient effectivement à leur débuts), cette fraternité ne devait rien au hasard de leur naissance. Elle était née au sein des Auberges de Jeunesse, des Éclaireurs de France et des Chantiers de Jeunesse, d'un même amour pour la chanson, la musique et le théâtre, et d'une même passion pour le travail bien fait. Pourquoi "frères" alors? Parce qu'à l'époque, la mode était aux parentés (Les Marx Brothers, les Dolly Sisters, les Mills Brothers). Pourquoi "Jacques"? Parce que l'expression "faire le Jacques" généralement réservée aux gamins turbulents et facétieux, leur convenait à merveille. Enfin, parce que Frères Jacques évoque ce qu'il y a de plus français dans la chanson française. Depuis cet acte de baptême, les Bellec, Paul Tourenne, l'ancien employé des P.T.T. et le paysan provençal, François Soubeyran, ne devaient plus se quitter. Pendant plus de trente-six ans, on a entendu parler de ce quarteron d'affreux jojos qu'aucune mode, qu'aucune "politique culturelle" n'a réussi à reléguer au musée de nos souvenirs. Quand on ne les entendait plus en France, c'est qu'ils étaient en tournée à travers le monde. Et comme les mousquetaires de Dumas, ils resurgissaient au moment où on les attendait le moins, se jetaient avec force grimaces et clins d'œil dans la bataille, en compagnie de leur talentueux pianiste du moment. Le secret de cette longévité, si rare dans le monde des variétés? C'est celui des authentiques poètes et de vrais artistes : une sévère exigence dans le choix d'un répertoire, un régime alimentaire de danseur, six heures de répétition par jour et une merveilleuse entente dans le travail qui faisait de leur ensemble un seul corps à quatre têtes, huit mains, seize capes et de vingt-huit chapeaux. Avec leur pianiste, ne disait-on pas d'eux "unis comme les cinq doigts de la main"? Le résultat : une perfection quasi miraculeuse dans l'expression corporelle et la mise en scène, une chaleur de jeu toujours aussi communicative, même après 400 représentations d'un même récital et d'un style qui est désormais inimitable. Ils avaient la moustache gauloise, l'œil gaulois, l'esprit gaulois! Jeux de mains, jeux de moustaches, jeux d'esprit. Tour à tour, drôles à pleurer ou tendres, avec leurs collants noirs, leurs cannes et leur gibus, leurs casquettes, leurs turbans et leur canotiers, c'était les Frères Jacques. Leurs chansons fusaient, volaient. Leurs mains gantées de blanc avançaient, ondulant, chatouillant un nez ou une oreille. On les regardait, on riait, on s'étonnait, on rêvait, on s'esclaffait, chose étrange, on ressortait de leur spectacle étonnamment enrichi. C'est que, sans prétention aucune, mais grâce à un travail suivi, ardu, grâce à une constante recherche de la qualité, les Frères Jacques avaient trouvé quelque chose de rare : la perfection. La perfection aimable et bon enfant. 1945 FORMATION DU GROUPE 1946-1951 COMPAGNIE GRENIER-HUSSENOT 1945-1973 CABARETS-MUSIC-HALLS 1947-1982 TOURNEES INTERNATIONALES 1948-1955 LA ROSE ROUGE 1952 PREMIER RÉCITAL 1952-1978 RECITALS 1979-1982 RECITALS D'ADIEU A titre indicatif (ou anecdotique) Depuis 1945, les Frères Jacques ont "assumé" près de 7 500 représentations (dont 3.500 en formule récital) tant au cabaret, en galas, au music-hall qu'au théâtre. ce qui représente une présence en scène d'environ 10.000 heures, et près de 15.000 en répétitions. Ils ont chanté aux alentours de 18.000 chansons et participé à plus de 600 émissions radiophoniques et télévisées. Ils ont utilisé un minimum de 300 chapeaux, 1.300 paires de gants, 450 maillots collants, 140 paires de chaussures de scènes et une centaine de moustaches. Ils ont chanté dans une cinquantaine de nations différentes et "évolué" sur presque un millier de scènes différentes. Ils ont parcouru en avion, en bateau et en voiture plus d'un million de kilomètre chacun. Tout cela au cours de leurs 438 mois d'activité, soit 36 ans et demi de carrière. LES DÉBUTS Printemps 1945 Formation du groupe : André Bellec, Georges, Bellec, François Soubeyran, Paul Tourenne, au sein de l'association "Travail et Culture". Engagement à la Comédie des Champs-Elysées (direction Maurice Jacquemont) dans "Les Geux aux Paradis". Automne 1945 Première tournée française en Alsace libérée, 47 représentations, avec la troupe du "Théâtre de la ville et des Champs", direction Léon Chancerel Printemps 1946 Formation de Cie Grenier-Hussenot. Création de "La Parade" et de "Orion le Tueur", à la Gaîté Montparnasse (Théâtre Agnès Carpi). Premier Prix au concours des jeunes Compagnies avec ces spectacles. Jean-Denis Malclès crée le costume des Frères Jacques. Le pianiste Pierre Philippe se joint au quatuor. Il quittera le groupe fin 1965. Hubert Degex prendra sa suite jusqu'en 1982. Toujours avec la Cie Grenier-Hussenot : à la Gaîté Montparnasse 1947, "Lilliom" ; 1948, L'escalier"; 1949 au Théâtre de laRenaissance: "Orion le Tueur", "Les Gaités de l'Escadron"; 1951, tournée en Amérique du Sud. LES CABARETS-LE MUSIC-HALL 1946 "A.B.C." 1947 "Les Folies Belleville", "Le Bœuf sur le Toit", "Le Palladium", "La Vie Parisienne" 1948 "Le Boeuf sur le Toit-Bruxelles", "Le Doyen", "Chez Carrère", "La Vie Parisienne" "Le Lido" 1949 "A.B.C." 1948 à 1955 "La Rose Rouge" 1950 "A.B.C." 1951 "Bobino", "La Laiterie" Bruxelles", "Arpège"Sao-Polo, "Le Casino" de Copacabana" 1952 "Blue Angel" New-York", "Le Kit Kat" Beyrouth, "Continental" Montréal", "Chez Gérard" Quebec 1954 "L'Olympia", "Le Moulin Rouge" Genève 1956 et 1957 "Le Drap d'Or" 1958 "La Fontaine des Quatre Saisons" 1961 "Le Liseberg-Goeteborg" 1962 "Les Trois Baudets" 1963 "La Tête de l'Art" 1964 "Le Zèbre à Carreaux" 1965 "Le théâtre du Marais (ancien "Concert Pacra") 1970 "Bobino" 1971 "Théâtre du Palais Royal", "Théâtre de la Ville" 1973 "Bobino" 1974 "T.B.B." 1977 "T.B.B. (Et la fête continue)" LES RECITALS A PARIS (créations et reprises) 1952 Théâtre Daunou- Premier Récital 1953 Théâtre de l'Atelier (reprise) 1955 Comédie des Champs-Elysées- Deuxiéme Récital 1958 Comédie des Champs-Elysées-Troisième Récital 1959 Théâtre des Variétés (reprise) 1961 Comédie des Champs-Elysées- Quatrième Récital 1962 Théâtre des Ambassadeurs (reprise) 1964 Comédie des Champs-Elysées-Cinquiéme Récital 1968 Théâtre Fontaine-Sixiéme Récital 1972 Théâtre Saint-Georges-Septiéme Récital 1974 Comédie des Champs-Elysées-Huitiéme Récital 1975 Comédie des Champs-Elysées (reprise) 1976 Théâtre Antoine (reprise ) 1979-1980 Comédie des Champs-Elysées (Neuviéme Récital) "Récital d'Adieu" 1981-1982 Théâtre de Boulogne-Billancourt ("Récital d'Adieu" Reprise) LES OPERETTES 1949-1950 "Les Pieds Nickelés" à Bobino 1956-1957 "La Belle Arabelle" au Théâtre de la Porte St Martin LES FILMS 1950 "La Rose Rouge" de Marcello Pagliéro 1953 "Il Paese du Campanelli" de Jean Boyer REPRESENTATIONS EXCEPTIONNELLES LES PRINCIPALES TOURNEES Allemagne - RDA 1967-1968 Allemagne - RFA 1947-1948-1956-1961-1962-1967-1970-1973 Algérie 1951-1954-1965-1970-1977 Argentine 1951 Autriche 1957 Belgique 1948-1952-1953-1956-1959-1962-1972-1976-1977-1979-1980 Benin (Dahomey) 1974 Brésil 1951-1976 Burkina-Fasso 1974-1978 Burundi 1974 Cameroun 1974-1978 Canada 1952-1954-1962-1963-1967-1968 Congo 1974 Côte d'Ivoire 1964 Djibouti 1966 Espagne 1966 Gabon 1974 Grande Bretagne 1948-1959 Haute Volta 1974-1978 Hollande 1953-1955-1959-1962-1965-1969-1973-1977-1979 Hongrie 1971 Ile Maurice 1978 Israël 1960-1964 Italie 1953-1954-1960-1961 Japon 1960 La Réunion 1966-1978 Liban 1952-1963 Luxembourg 1953-1956-1979-1980 Madagascar 1966-1978 Maroc 1951-1954-1965-1976 Mauritanie 1966-1974-1978 Niger 1974-1978 Nouvelle Calédonie 1973 Pologne 1954-1977 Rwanda 1974 Sénégal 1974-1978 Suède 1961 Suisse 1946-1947-1952-1953-1955-1959-1961-1965-1967-1970-1975-1976-1979-1980 Tahiti 1973 Togo 1974-1978 Tunisie 1951-1954-1963 Turquie 1952 U.R.S.S 1969 Uruguay 1951 U.S.A. 1952-1971 Yougoslavie 1956-1978 Zaïre 1974-1978 Biogaphie (d'après Gouby Philippe, Les Frères Jacques, mémoire de maîtrise, Université Lumière Lyon II, 1993, 127 p.) C'est au lendemain de la Libération que les Frères Jacques se rencontrent à la suite d'un concours de circonstances "heureux" et d'une passion commune. En 1944, André Bellec né le 12 février 1914, instructeur de stages d'art dramatique dans les Chantiers de Jeunesse, occupe le poste d'huissier puis celui d'administrateur au T.E.C. (1), à Paris. La création artistique, en sommeil depuis quatre ans, a besoin d'un nouvel élan et d'un dynamisme exacerbé. Ce docteur en droit qui a travaillé la danse, le chant, le mime et l'expression corporelle en général, s'interroge sur différentes formes de créations possibles, tout en ayant à l'esprit le souci de la qualité attendue par un public devenu exigeant après une telle pénurie de spectacles. Il souhaite chanter, chanter pour passer le temps, ne pas avoir la prétention de porter un message, mais faire le bonheur des gens avant tout. Le public doit être heureux et pour cela, il lui semble nécessaire de créer un style novateur, et espère de tout cœur former un "quatuor vocal animé". Ce rêve sera vite réalisé. Mais comment trouver et convaincre trois autres personnes à chanter avec lui? Le hasard va l'aider. Heurtant un passant sur un trottoir, il a la surprise de reconnaître son frère Georges, perdu de vue pendant la guerre. Georges Bellec, né le 18 mars 1918, est violoniste et trompettiste (particulièrement au Hot Club de France), et suit des cours de peinture aux Beaux-Art. André lui expose alors son projet de quatuor vocal et le persuade de le rejoindre. Et de deux! Le troisième homme s'appelle François Soubeyran. C'est un passionné de poterie, de céramique, mais aussi de chant (négro-spirituals, chant choral…), qui accepte en 1945 un stage de formation dramatique, organisé par le T.E.C. Né le 19 août 1919 à Dieulefit, il quitte sa Drôme natale et monte à Paris où il fait la connaissance d'Yves Robert, futur membre de la Compagnie Grenier-Hussenot (2) et d'André Bellec. Plus tard, ce dernier contacte Yves Robert afin de former son quatuor, mais celui-ci refuse et propose François Soubeyran à sa place. Ainsi, le hasard va décider de son orientation définitive : abandonner la céramique au profit du chant, qui, il est vrai, le fait mieux vivre sur le plan financier, mais en gardant l'espoir d'y revenir dès que possible. Une rencontre avec André Bellec suffit aux deux hommes pour s'entendre. Et de trois! C'est à nouveau par l'intermédiaire du T.E.C. que le quatuor va pouvoir se compléter. En effet, Paul Tourenne, né le 25 février 1923, passionné par la photographie et la musique, occupe le poste laissé vacant par André Bellec au sein de l'association. La propagande et la billetterie lui sont confiées. Doté d'une bonne pratique du chant choral dans les Auberges de Jeunesse et du violon pendant une dizaine d'années, il est rapidement sollicité pour devenir le quatrième membre du groupe. Dès leur première rencontre, ils choisissent très vite leur nom. En 1945, la mode est aux groupe et à l'américanisme : les "brothers" et les "sisters" foisonnent ici et là. Ainsi, le mot "frère" leur vient spontanément et "Jacques", prénom bien français, leur rappelle l'expression populaire : "faire le Jacques", autrement dit, faire le pitre. Cela permet d'annoncer la tonalité de leurs futurs tours de chant, mais aussi de labelliser ce groupe représentant la chanson française. Petit à petit, ils se produisent dans des lieux aussi divers que des salles de café, des théâtres ou des fonds de bistrots. Ils chantent de tout : des airs de folklore, des chansons de route ou de feux de camp, des chants religieux, des négro-spirituals… En un mot, tout ce qui pouvait se chanter à quatre voix égales et a cappella, tout ce qui leur tombait sous le main pouvait les intéresser. Ce répertoire un peu bric-à-brac constitue une sorte de rôdage bénéfique et nécessaire au quatuor. Ils font également une première tentative de mise en scène de chanson avec La Marion sous un pommier. Ces balbutiements, certes un peu malhabiles, leur serviront plus tard. En août 1945, sollicités par Maurice Jacquemont, ils remplacent les "Compagnons de Route" (qui deviendront bientôt les "Quatre Barbus") dans la pièce de théâtre : Les Gueux au paradis. Cette expérience constitue leur premier contact professionnel important et également leur premier contact avec la Comédie des Champs-Elysées. Ce lieu restera leur théâtre fétiche jusqu'en 1980 ; les dernières représentations du récital d'adieu s'effectueront au Théâtre de Boulogne-Billancourt jusqu'en 1982. Puis, ils se produisent durant l'automne en Alsace libérée avec la troupe du Théâtre de la Ville et des Champs, dirigée par Léon Chancerel (directeur des "Comédiens Routiers") Le spectacle se compose de deux parties : Le médecin malgré lui de Molière, précédé d'une première partie où les Frères Jacques chantent quelques chansons. Les lieux sont très divers; cela va des théâtres à la salle de restaurant, en passant par la cour de ferme! De plus, il fallait tout organiser et s'occuper aussi bien de l'électricité, des décors, des costumes, que de la technique en général. Ce fut une bonne école pour le groupe, une école de "régie théâtrale". En février 1946, Jean-Pierre Grenier et Olivier Hussenot les sollicitent pour entrer dans leur Compagnie nouvellement formée. Ils acceptent et participeront alors, jusqu'à fin 1949, à plusieurs spectacles. Jean-Denis Malclès, décorateur et costumier attitré de la Compagnie Grenier-Hussenot, propose pour Orion le tueur (première création de la Compagnie) à tous les participants, de porter des collants personnalisés. Passionné de danse classique, et trouvant beaucoup de charme au collant, Jean-Denis Malclès dessine pour les Frères Jacques leurs fameux collants bicolores. Ils les adopteront comme costume de scène pendant toute leur carrière. Ce costume détermine l'image visuelle du groupe et leur impose un style de mise en scène particulier : en effet, la quasi-nudité colorée ne permet pas la moindre erreur de geste, ni des écarts d'attitudes. Il oblige les Frères Jacques à une hygiène de vie rigoureuse, comme ne pas prendre de poids, par exemple. Cette année 1946 est déterminante pour la suite de leur carrière. Au sein de la Compagnie Grenier-Hussenot, ils font la connaissance de celui qui sera leur pianiste pendant près de vingt ans : Pierre Philippe. Ce dernier, après plusieurs années d'étude avec Marcel Ciampi, possède une formation de quasi-concertiste. Il anime un orchestre et une chorale de prisonniers en Allemagne, durant la guerre. De retour à la vie civile, engagé dan la compagnie Grenier-Hussenot, il accepte de tenter l'aventure avec les Frères Jacques. Aucune méthode de travail n'avait été élaborée par le groupe à ce jour, et c'est ensemble, tous les cinq, qu'ils vont trouver leur voie. L'expérience des chorales de Pierre Philippe servira au quatuor vocal. Conscient que le pianiste est celui qui tient les rênes sur le plan musical, les Frères Jacques voient en lui le compositeur capable d'harmoniser leurs chansons, d'écrire et de transposer les différentes voix d'accompagnement, mais aussi et surtout un précieux conseiller musical. Sa venue au sein du groupe marque également la fin de l'interprétation a cappella. 1946 est l'année de la réalisation de L'entrecôte, une des premières chansons mises en scène dans le costume de Jean-Denis Malclès, non issue du répertoire de l'année précédente et qui oriente résolument leur choix. Ayant obtenu le Premier Prix au Concours des Jeunes Compagnies, la Compagnie Grenier-Hussenot se produit à la Gaieté-Montparnasse où Agnès Capri, directrice du théâtre, remarque le quatuor et l'oriente vers la voie du cabaret. A partir de cet instant, le groupe aborde seul, le cabaret, et peu de temps après, le music-hall : "Les Folies Belleville", "Le Bœuf sur le toit", "Le Palladium"… En mai 1947, ils participent toujours avec la compagnie à Liliom (de Frédéric Molnar) et débutent leur première tournée à l'étranger, en Suisse. Les Frères Jacques fréquentent durant l'année 1948 "La Vie Parisienne", "L'A.B.C.", "Le Doyen", "Chez Carrère", "Le Lido" et bien d'autres lieux de cabaret et de music-hall. On peut aussi les voir dans L'escalier d'Yves Farge avec les Grenier-Hussenot. Mais une salle va surtout les accueillir de 1948 à 1955 : "La Rose Rouge". Ce fut pour eux un laboratoire de créations de chansons. Leur premier disque 78 tours comporte quatre titres "expérimentés" dans ce cabaret : L'entrecôte, Rose Blanche, La ballade des places de Paris et Mon ami m'a donné une fleur. Avec Les gaietés de l'escadron de Georges Courteline, fin 1949, les Frères Jacques quittent la Compagnie Grenier-Hussenot. A partir de cette année, tout se précipite. Ils découvrent le monde de l'opérette avec Les Pieds nickelés, mis en scène par Yves Robert. Contactés par Jacques Canetti, directeur artistique des maisons de disques Polydor et Philips, à l'affût de nouveaux talents, il enregistrent une grande partie de l'œuvre de Jacques Prévert, mise en musique par Joseph Kosma. Dix chansons sont alors sélectionnées ; elles projettent les Frères Jacques au tout premier plan de la variété contemporaine. Forts de leurs succès à la scène, ils se doivent de produire des disques. Inventaire obtient le Grand Prix du Disque de L'Académie Charles Cros en 1950. Jacques Canetti constitue ainsi un personnage important pour leur carrière phonographique, car il a longtemps insisté pour qu'ils enregistrent Prévert et Kosma. On retiendra aussi de leur tour de chant, des titres aussi célèbres que : La queue du chat en 1948 ,La Marie-Joseph en 1949, A la Saint Médard en 1952, La Truite en 1955, La confiture en 1975, ou encore Petite fable sans morgue (qui leur vaudra un premier contact avec la censure; Son nombril, Quelqu'un, La gavotte des bâtons blancs, Général à vendre et Le général Castagnettas seront également censurées par la radio ou interdites d'écoute dans certains pays). Les Exercices de Style de Raymond Queneau qui ont compté plus de six cents représentations à la Rose Rouge, ainsi que L'Opéra des girafes, Terror Of Oklahoma, Branle bas de combat de J. Prévert sont autant de spectacles montés par Yves Robert, dans lesquels jouent les Frères Jacques. Ils participeront trois ans plus tard, à Rome, au tournage du film Il paese de campaelli de Jean Boyer, aux côtés d'une jeune débutante, Sophia Loren. En 1951, une tournée les conduit durant plusieurs semaines en Afrique du Nord où ils se lient d'amitié avec Haroun Tazieff, puis en Amérique du Sud avec la compagnie Grenier-Hussenot pour y jouer : Parade pour rire et pour pleurer, Orion le tueur, Le mariage forcé et donner leur tour de chant. Le mime Marcel Marceau et un récital de poésies complètent le programme. Ils termineront seuls cette tournée pour des raisons diverses. En fin d'année, ils fréquentent à nouveau bobino, en vedette américaine. 1952 est une année décisive dans la carrière des Frères Jacques. En effet, pour la première fois, ils montent un spectacle seuls, et fixent le genre qui fera leur gloire : le récital. En collaboration avec Georges Bellec, Jean-Denis Malclès modifie leurs costumes : les collants changent de matière et les maillots s'agrémentent de couleurs. André Bellec est en vert, Georges Bellec en jaune, François Soubeyran en rouge et Paul Tourenne en gris-bleu. Leurs tenue est désormais définitive. Mais auparavant, plusieurs tournées les conduisent en Suisse, à travers la France, en Turquie, au Liban, aux Etats-Unis (à l'initiative de leur ami Charles Trénet), au Canada, en Belgique, puis à nouveau en France, en compagnie de Georges Brassens et de Patachou, à l'aube de leurs carrières. Le 28 octobre, au Théâtre Daunou, à Paris, commence une longue série de récitals : cent dix représentations à guichets fermés d'un spectacle de deux heures, en deux parties avec entracte. Cette formule sera conservée jusqu'en 1982. Ils ont désormais trouvé leur voie. Ce récital tiendra l'affiche jusqu'en mars 1953. Les Frères Jacques sont alors, depuis la guerre, les premiers à réintroduire la chanson au théâtre et à réaliser des éclairages recherchés sur leur chansons. A ce moment là, naît une polémique quand, en mai et juin 1953, ils prolongent leur série de récitals au Théâtre de l'Atelier. "La chanson a t-elle sa place dans un théâtre" se demande la Société des Auteurs Dramatiques. C'est tout le spectacle des Frères Jacques qui est alors à définir. Parfois, devant la faiblesse de la création théâtrale, on fait appel au quatuor pour relever la trésorerie d'une salle de théâtre en difficulté! 1953 et les années suivantes verront les Frères Jacques effectuer de nombreuses tournées. Tous les continents seront parcourus, hormis l'Australie. En 1954, ils sont encore à l'étranger et pour la première fois à l'Olympia. Dix ans après leurs début, les Frères Jacques donnent leur second récital le 23 février 1955 à la comédie des Champs-Elysées. Qualifiés de "Mousquetaires de la chanson" par Jean Anouilh, de "Fils de joie" par Marcel Achard, "d'Athlètes complets de la chanson" par Yvan Audouard, "d'Hygiénistes en chef de la santé morale du pays" par Raymond Queneau, leur heure de gloire a sonné cette année là. Mais le succès ne leur a pas monté à la tête ; ils continuent à répéter inlassablement devant la glace et autour du piano, leurs futures mises en scène. Il faut noter leur participation le 4 octobre 1956 au Théâtre de la porte Saint Martin, à La Belle Arabelle, opérette de Francis Blanche et marc Cab pour le texte, et de Pierre Philippe et Guy Lafarge pour la musique, la mise en scène étant assurée par Yves Robert. De cette opérette naît la célèbre chanson Les boîtes à musique, écrite en très peu de temps sur un coin de table par Francis Blanche. A l'issue de cent quatre-vingt dix représentations, ils font partie de la caravane du Tour de France en 1957 et sillonnent ainsi la province où ils donnent leur tour de chant devant le plus populaire des publics. Le 3 mai 1958, ils obtiennent à nouveau le Grand Prix du Disque de l'Académie Charles Cros pour l'ensemble de l'œuvre de Prévert et Kosma. Le troisième récital suit en 1959, à la comédie des Champs-Elysées, puis au Théâtre des Variétés. Plus de cent quatre-vingt représentations et plusieurs tournées témoignent à nouveau du succès du groupe. En 1960, Les Frères Jacques sont essentiellement à l'étranger : en Israël, au Japon, en Pologne, en Italie, en Suisse… L'année suivante commence par l'Allemagne, l'Italie et la Suède et se poursuit le 5 Octobre avec la création du quatrième récital à la Comédie des Champs-Elysées, repris au Théâtre des Ambassadeurs en 1962. Ils continuent parallèlement de fréquenter les cabarets comme "La Tête de l'Art" et font un passage aux "Trois Baudets". Les années 1962 et 1963 sont consacrées aux grands déplacements : Allemagne, Suisse, Liban, Hollande, Canada ainsi qu'une grande tournée des Galas Herbert-Karsenty à travers l'Europe. En 1964, après de nouvelles tournées en Israël et en Allemagne, une croisière sur le "France", c'est la création du cinquième récital, le 1er octobre, de nouveau à la Comédie des Champs-Elysées. A cet instant, leur image de marque est bien assise et leur style bien défini. 1965 marque un tournant capital dans leur carrière : Pierre Philippe, leur pianiste décide de prendre sa retraite, à la fin de l'année, pour des raisons personnelles. Lentement, la succession se prépare dès le mois de juin. C'est Hubert Degex, né le 6 avril 1929 qui prendra le relais de Pierre Philippe. "Les ayant vus, dit-il, à la Rose Rouge quand j'avais quinze ou seize ans, c'était quelque chose d'extraordinaire". Issu d'une famille bourgeoise, il apprend, comme il se doit, le piano (sa mère fut l'élève d'Alfred Cortot), et poursuit des études solides au Lycée Condorcet, où il compose déjà la musique de chansons pour la troupe théâtrale de l'établissement. Plus tard, devenu arrangeur pour les besoins du disque, on lui confie un orchestre conséquent. Il est désormais pianiste, chef d'orchestre et arrangeur. Dès 1965, il commence à travailler le répertoire des Frères Jacques en recopiant, par exemple, les accords de Pierre Philippe. La passation de pouvoir a lieu le 31 décembre 1965 et le 1er janvier 1966 au Théâtre des Célestin, à Lyon. Toute la presse soulignera à juste titre cet événement. Le groupe possédant un contrat de quatre jours, Pierre Philippe assure les représentations des 30 et 31 décembre et, après une seule répétition, Hubert Degex prend le relais les 1er et 2 janvier 1966. On peut dire qu'il s'en tira fort bien et que ce fut une réussite totale. De plus, comme son prédécesseur, il avait la tâche d'indiquer les quelques cent dix changements de lumière du spectacle, en appuyant du pied sur une pédale. Hubert Degex avoua que cet exercice devint très vite instinctif. En aucun cas, l'accompagnateur, Pierre Philippe puis Hubert Degex, n'est considéré comme une pièce rapportée, mais au contraire, forme avec les Frères Jacques un ensemble uni comme les cinq doigts de la main. Cette cohésion permet donc au groupe de poursuivre ce qui a été entrepris depuis déjà vingt ans. L'empreinte d'Hubert Degex se révèle petit à petit à travers ses arrangements personnalisés, ses compositions musicales pour les nouvelles chansons et ses orchestrations pour le disque. Elle est visible en 1968 avec le sixième récital. Entre temps, en 1966, les Frères Jacques se voient décorer Chevalier dans l'ordre des Arts et Lettres par André Malraux (leurs parrains seront Jean-Louis Barrautlt et Madeleine Renaud), et font une seconde croisière à bord du "France" (3). Le 26 septembre 1968, au Théâtre Fontaine à Paris, commence donc le sixième récital, le premier en compagnie d'Hubert Degex qui signe sa première musique avec C'que c'est beau la photographie!, qu'affectionnent tout particulièrement les Frères Jacques. Après une tournée en U.R.S.S., en 1969, ils obtiennent le Grand Prix du Disque de l'Académie Charles Cros In Honorem pour l' ensemble de l'oeuvre discographique. De 1970 et 1972, ils ont le temps, toujours entre plusieurs périodes de répétiions, de parcourir à nouveau la France (tournées Jean Danet, (Les Tréteaux de France), l'Allemagne, l'Algérie et la Belgique, d'assurer plusieurs représentations en Hongrie, aux États-Unis d'Amérique, au Théâtre de la Ville et au Théâtre du Palais Royal à Paris, au Théâtre du Vaudeville à Bruxelles, et de partager (en 1970) l'affiche à Bobino avec Catherine Sauvage. Ils renouvelleront ce partage dans ce même lieu en 1973 avec Cora Vaucaire. Le 13 octobre 1972 naît un nouveau récital, le septième du nom, au Théâtre Saint Georges : La branche, Les cosmiques troupiers, La première fois sont entre autres, de nouveaux titres. Trois autre chansons de Jacques Prévert sont également mises en scène : La pêche à la baleine, En sortant de l'école et L'orgue de barbarie. Ensuite, ils enchaînent 1973 en passant par la Belgique, Nouméa, Tahiti, et Hollande, et en 1974, on les voit en Afrique parcourir plus d'une douzaine de pays, et de nouveau en France, le temps d'une reprise du septième récital composée d'une quarantaine de représentations à la Comédie des Champs-Elysées. Le 7 octobre 1975, à la comédie des Champs-Elysées, débute le huitième récital; c'est le dernier à présenter de nouvelles chansons parmi lesquelles : Ma maison de rêve, Les fesses, Trois cents millions, La Confiture… Après la dernière représentation de ce récital, le 18 janvier 1976, c'est le départ d'une grande tournée Herbet-Karsenty, de nouveau à travers la France, la Belgique, le Luxembourg… Le 11 octobre de cette même année 1976, on note la création, au Théâtre Antoine, du récital numéro neuf, qui est en fait le huitième avec quelques modifications. En 1977, les tournées continuent à travers la France, l'Algérie et la Hollande. Les Frères Jacques retrouvent les Grenier-Hussenot au Théâtre de Boulogne-Billancourt pour participer au spectacle : La fête continue. L'année suivante, en plus de la France, ils parcourent une fois de plus l'Afrique jusqu'à Madagascar, en passant par l'île Maurice et La Réunion. Avançant en âge, début 1979, et après trente-quatre ans d'activité, les Frères Jacques s'interrogent sur le devenir du groupe. Afin de protéger et de garder intacte leur image de marque, ils décident de mettre, d'un commun accord, un terme à leur carrière artistique dans les deux ou trois ans à venir. Leur décision est prise et semble irrévocable. Ils se proposent de présenter un dernier récital à l'automne et d'enchaîner sur une tournée définitive. C'est le 16 octobre 1979, à la Comédie des Champs-Elysées, qu'est créé leur dernier récital intitulé : De l'entrecôte à La confiture, récital d'adieu. Ce dernier reprend les plus grands succès de leur répertoire. Il se poursuit par une tournée triomphale de plus de vingt mois. La dernière représentation a lieu le 3 janvier 1982 au Théâtre de Boulogne-Billancourt (directeur Jean-Pierre Grenier). Les Frères Jacques redonneront deux représentations exceptionnelles les 16 et 17 février de la même année au Théâtre municipal de Lausanne, en Suisse : la tonalité de leur récital est enregistrée pour les besoins de la télévision et de l'audio-visuel. Après avoir survolé ces trente-six années et demie de carrière, on est en droit de se demander quel est le véritable contenu de l'œuvre des Frères Jacques, quels styles de chansons ils ont mis en scène ou plus simplement interprétés. Un extrait de l'excellent livre de Lucien Rioux : 50 ans de chansons française peut nous apporter des éléments de réponse. QUATRE FRERES POUR UN STYLE "C'est grâce à Francis Claude, pour les ondes, que le grand public découvre les Frères qui, depuis des années, font la loi à Saint-Germain-des Prés. Bien sûr, la radio n'est pas la T.V. il manque à l'auditeur le petit ballet qui accompagne chacune de leurs chansons. Mais leur seule interprétation vocale est déjà une œuvre d'art. Au chant proprement dit, ils ajoutent la comédie, voire la farce. Le reste, il est toujours possible de l'imaginer, et la presse n'est pas chiche en photos et en critiques. Edgar Morin, sous le pseudonyme d'Edmond Béressi, abandonne un moment la sociologie et la philosophie pour le spectacle. Il écrit en 1958 dans France-Observateur : "Ce quatuor, mi-poète, mi-grostesque, a atteint la perfection. A chaque chanson, il opère l'interprétation parfaite des divers éléments de son style : les corps moulés dans un maillot bicolore dessinent des figures géométriques animées tandis que les mains gantées de blanc jouent leur propre ballet. Cette danse abstraite perpétuelle et multiforme du corps et des mains est pour ainsi dire un accompagnement visuel qui, non seulement s'ajoute à l'accompagnement sonore du piano, mais le domine et dévore pratiquement le spectacle. On peut dire que les Frères Jacques ont inventé un mode d'orchestration visuel de la chanson… Leur génie est de combiner, avec cette orchestration abstraite formelle, un élément de socialisation qui est le chapeau : c'est par le chapeau que les Frères Jacques concrétisent dans le temps et dans l'espace leur ballet imaginaire : canotier dans la chanson 1925 (Dolly), chapeau de cow-boy pour la chanson western (Buffalo-bar), turban bouffon pour le Shah shah persan. Et quand les Frères Jacques chantent une chanson non comique ou non parodique, ils s'immobilisent tête nue, délivrés de leur grotesque moustache, d'où une impression de dépouillement extraordinaire (Le poinçonneur des Lilas)". Au moment où Morin-Béressi écrit ce texte, il y a déjà près d'une quinzaine d'années que le groupe a entamé sa carrière. Mais, si le jour s'est affiné, si le style s'est épuré, rien n'a fondamentalement changé. A l'époque même où ils travaillent avec la Compagnie Grenier-Hussenot, ils ont marqué leurs limites. Ils forment un groupe impossible à dissocier -on dit : le grand, le petit, le fou, le sage- qu'accompagne un pianiste-directeur musical. Pierre Philippe puis Hubert Degex joueront ce rôle. Leur répertoire lui aussi est fixe passant de la chanson sketch, comme L'homme du Trapèze Volant, au poème Barbara, et à la pure parodie, L'entrecôte, charge délirante contre la chanson réaliste 1900. Ils jouent sur tous les registres : l'image (le ballet de parapluies aux couleurs tendres de La Saint-Médard), le geste (qui les transforme en bateau à la dérive dans La Marie-Joseph), l'émotion tendre (Les vieux Messieurs du Luxembourg), le clin d'œil au quotidien (La Confiture), l'antimilitarisme narquois, sur un texte de Francis Blanche (Général à vendre)… En fait, ils synthétisent tous les éléments qui donnent à la rive gauche son style et son bagou particuliers. Ils tiendront ainsi, quatre décennies durant, amenant à leur admirateurs tradition et perpétuel renouvellement. Plusieurs groupes d'aujourd'hui -T.S.F., Chanson Plus Bifluorée, Le Quatuor, Orphéon Célesta … - et d'autres se réclament d'eux. Preuve que la grand époque de Saint-Germain-des-Prés n'a pas laissé que de la nostalgie. Que la forme de spectacle qu'elle a fait naître a toujours sa place et son public. "Les athlètes complets de la chanson", comme ils se faisaient appeler, ont des héritiers." En effet, si aujourd'hui les Frères Jacques sont séparés à la scène et si chacun a repris ses occupations d'avant-guerre, ils aiment à se retrouver à l'occasion d'expositions ou d'hommages retraçant leur fabuleuse carrière. Ainsi, pour célébrer le cinquantième anniversaire de la formation du groupe, les Frères Jacques remontent sur la scène du Casino de Paris en compagnie de ceux qui ont, consciemment ou inconsciemment, hérité de leur art: Le Quatuor, T.S.F., Chanson Plus Bifluorée, Orphéon Célesta, auxquels s'étaient joints pour la circonstance Rabetaud et Desmons ainsi que Ricet Barrier. C'est Pierre Tchernia et Philippe Meyer qui ont eu le plaisir et le privilège de présenter ces 3 spectacles des 12 et 13 Janvier 1996. Enfin, le 6 Mai dernier, les Frères Jacques recurent chacun, des mains de Raymond Devos, un "Molière d'honneur", en hommage spécial à la qualité de leur art et à la longévité de leur carrière; alors, le public pour qui ils ont tant travaillé durant près de quarante ans, leur dit tout autant "merci" que "bravo". Philippe Gouby - 1996 UN LARGE RIRE QUI NE RECULE PAS DEVANT Les Frères Jacques font partie de notre patrimoine, de notre folklore, de nos habitudes, au même titre que Le Pont d'Avignon, La Fille de Madame Angot ou le Bal des Voleurs de Jean Anouilh. Ils sont quatre personnages mais il ne font qu'une seule personne. Et en eux s'épanouit un style d'imagerie populaire qui n'est pas seulement le reflet de notre époque mais qui remonte loin dans l'histoire. Le mime, le chant, la danse, l'art dramatique leur servent tout ensemble de moyens d'expression. En prenant dans chacune de ses disciplines ce qui devait servir leur propos, les Frères Jacques ont créé un art nouveau que dominent l'humour et la gaieté. Rarement de cruauté ni de méchanceté chez eux mais plutôt un regard lucide sur les petits travers de l'humanité, sur le point où une situation, un personnage quittent l'univers de l'homme tranquille et sage pour verser dans le ridicule. Ce que recherchent les Frères Jacques, avant tout, c'est le comique; où qu'il se trouve. Une fois qu'il tiennent leur sujet, ils ne le lâchent plus. Ils le passent au crible de leurs gestes simples qui soulignent les paroles de leurs chansons, un pas de danse à peine esquissé, une mimique et voilà leur victime traitée selon ses mérites… Ainsi faisait autrefois les personnages de la Commedia dell'Arte dont se réclament les Frères. Ainsi évoluaient Pantalon, Colombine et le terrible Polichinelle dont les commentaires et les danses conféraient à une œuvre d'imagination la spontanéité et la mobilité de la vie. Traversant intacts les modes passagères qui agitent "la chanson", les Frères Jacques ont su créer ou recréer un style et lui demeurer fidèles. Ils ont réussi à transporter le spectateur dans ce monde enchanté qui n'est ni théâtre, ni danse, ni mime, mais tout cela ensemble. Leur domaine, l'art qu'ils ont acquis de fixer dans une mise en scène leur improvisation, de commenter les simples faits de la vie, de se moquer des usages et des personnes trop conformistes, c'est celui d'Arlequin, du Docteur ou de Pantalon celui de la Commedia dell' Arte. Comédiens ou mimes? Danseurs ou chanteurs? Ou bien tout cela ensemble? Qui sont les Frères Jacques, ces quatre figures déjà légendaires qui ont promené pendant plus de 36 ans bientôt leurs étranges silhouettes bicolores, leurs gants blancs, leurs chapeaux claque. Ils sont quatre personnes, mais un seul personnage, cela est certain. Les définir comme une entité ne suffit pas cependant à leur fixer une place dans le monde du spectacle? Nous les avons interrogés : "A quel art appartenez-vous ? A la danse, au music-hall, au théâtre, au mime? Ils ont réfléchi quelques instants et d'une seule voix ils ont répondu : "Nous tentons une interprétation moderne de la commedia dell'arte, l'un des genres les plus anciens du théâtre." Querelle simulées, gaillardes bastonnades, postures extravagantes sont l'apanage des Zani aussi bien que des "Catcheurs". Les facéties malicieuses se suivent à une cadence accélérée pour donner l'illusion d'une improvisation éblouissante; elles sont en réalité le fruit d'une admirable cohésion entre les protagonistes, attestent une mise au point concertée, minutieuse, précise. UN RYTHME ÉLEVÉ QUI MULTIPLIE LES TROUVAILLE COMIQUES. Nous savons en effet qu'autrefois le mime était un acteur complet, à la fois clown, bonimenteur, chanteur, danseur, imitateur. Le mime fut, dans l'Antiquité, une sorte de phénomène social, de commentateur représentatif de son pays et de son époque. Au Moyen Age, au temps des grandes manifestations de folklore, la tradition demeurait de ces jongleurs, danseurs de corde, gladiateurs, bref, de professionnels d'un spectacle qui les laisserait dans l'ombre à mesure qu'il évoluerait, mais qui pourtant ne les oublierait pas complètement. Ainsi, lorsque plus tard se développe le théâtre sacré, lorsque le Miracle et le Mystère déplacent les grandes foules soulevées par la foi, les bateleurs et les jongleurs conservent leur place. Les personnages qu'il suggèrent, fixés pour toujours dans des types, dans des emplois et dans certaines situations bien précises, nous les retrouvons beaucoup plus tard, dans la comédie populaire italienne riche en verve, haute en couleur, écrite en dialectes florentin, vénitien, napolitain. Cette comédie elle-même donne naissance, au XVI° siècle à la Commedia dell'Arte dont le succès repose sur le talent et l'imagination des acteurs. L'écrivain leur impose, en effet, un thème sur lequel ils brodent. Mais cette improvisation elle-même ne dépasse pas les limites de certains cadres. Le genre en apparence très libre obéit à de strictes conventions : les acteurs sont masqués et certains types reviennent invariablement : Arlequin , le Capitaine, le Docteur (dans la comédie), le clown, Arlequin, Colombine, Pantalon, (dans la pantomime). On ne peut nier l'influence de la Commedia dell'Arte sur le littérature et l'art européens. Mais revenons au Frères Jacques qui s'expliquent très clairement sur cette filiation : "Nous avons voulu élargir le champs d'action du comédien qui, dans les temps anciens, savait tout faire. Ainsi ne considérons-nous pas les chansons comme de simple chansons, mais comme de véritables petites comédies. Nous racontons le maximum de choses dans le minimum de temps. La chanson est toujours liée à une mise en scène humoristique. Pour mettre en valeur cette chanson-saynète ou sketch, comme on voudra, nous utilisons la musique, la comédie, la danse et le mime. Mais attention! Pour que notre mise en scène soit parfaitement "lisible", nous ne nous servons jamais de pas compliqués, de chorégraphies savantes. Il faut absolument que nous ayons toujours l'air d'improviser, dans l'instant même, le gag patiemment mis au point. C'est pour ces raisons que nous rejoignons la Commedia dell'Arte, par l'utilisation de diverses formes d'art et par l'usage que nous faisons des improvisations. Parce que dans ce temps-là aussi, bien souvent, les improvisations étaient décidées à l'avance et fixées au cours des répétitions." Autre point très important dans le style des Frères Jacques : leur costume, dessiné par Jean-Denis Malclès, et qui semble bien le frère cadet de celui d'un Arlequin caché durant des siècles dans le magasin aux accessoires et redécouvert par hasard. Ce costume a, en quelque sorte, conditionné leur style. Ils sont absolument formels là-dessus : "Sans notre collant bicolore, sans nos gants blancs, nous ne serions pas ce que nous sommes. Le costume suggère un personnage faussement naïf et foncièrement humoristique. Pour nous imposer, ainsi habillés, il faut que la densité de nos gestes, de nos mimiques, au départ, soit assez forte pour que nous conquerrions le public en vingt secondes. Si nous avions eu des poches, notre carrière eût peut-être changé. Les acteurs qui ont des poches ne connaissent pas leur bonheur. Nous avons pensé parfois, pour certaines chansons, nouer des ficelles autour de la taille et y accrocher des poches. Mais nous avons préféré renoncer à certaines chansons plutôt que de modifier notre costume. Dans ces condition, nos mains gantées de blanc, prennent une importance extraordinaire. Elles deviennent notre accessoire numéro un. Elles doivent toujours se trouver en situation, exécuter une série de gestes qui ne sont ni gratuits, ni inesthétiques." Voici donc définis deux points importants : le style général des Frères Jacques, qui utilise les formes les plus anciennes du théâtre, chant, danse, mime, comédie, rejoint par l'improvisation et l'utilisation de tous les arts que nous avons cités de la Commedia dell'Arte sans pour cela renier complètement leur appartenance certaine à leur époque. Et puis, leur costume qui fixe leur type, et en quelque sorte, conditionne leur style. Comment travaillent-ils pour atteindre leurs buts? Ils ont, pour définir leur travail d'équipe, une très jolie formule : "Chacun de nous n'a de valeur qu'en fonction des autres." Ils se considèrent vraiment comme une entité. D'ailleurs, ils choisissent toujours leurs chansons ensemble, toujours en pensant à la mise en scène qu'ils peuvent en tirer. On leur en propose plus de mille par an. Ils les lisent toutes, les examinent toutes. Ils s'attachent surtout à celles qui leur proposent un petit scénario leur permettant de raconter le maximum de choses dans le minimum de temps. Il tiennent essentiellement -et cela est important - à avoir un répertoire exclusivement français. C'est pour cela peut-être que les chansons de ce répertoire semblent souvent appartenir à la bonne vieille tradition gauloise, celle qui ne mâche pas ses mots, pour qui l'amour ne pose pas de problèmes philosophiques mais qui expose plutôt la situation la plus simple en termes crus. Les Frères Jacques tiennent beaucoup à préciser que, là encore, il ne s'agit pas d'un parti pris. Ils aiment la gauloiserie en ce qu'elle les rattache effectivement à une certaine tradition populaire ancienne (que la Commedia dell'Arte ne reniait pas non plus) mais ils affirment avec force qu'ils ne recherchent pas cette gauloiserie pour elle même. Si une chanson leste leur permet de réaliser une bonne mise en scène, alors, va pour la chanson gauloise. Maintenant la chanson est choisie. Comment la répètent-ils. Fidèles à leur méthode, ils ne l'apprennent jamais chez eux, tout seuls, chacun pour soi. Ils la travaillent ensemble tous les quatre, avec leur accompagnateur-arrangeur-harmonisateur-pianiste, leur homme orchestre. C'est lui leur plus sévère censeur. "Il ne faut pas changer une croche pointée, dit Pierre-Philippe. Parce qu'avec la mise en scène qui bouge tout le temps, si la partie musicale n'est pas parfaitement au point, on court à la catastrophe." Ce qui compte, musicalement, pour les Frères Jacques, ce n'est ni la beauté, ni la puissance des voix, mais la justesse et la précision des voix, mai la justesse et la précision des voix, mais la justesse et la précision des ensembles, tellement sensibles au disque ou l'élément visuel n'intervient pas. Ils ne cherchent pas tant à chanter qu'à faire de la bonne musique, un fond sonore immuable sur lequel se greffera la partie le plus importante de leur travail, la mise en scène qu'ils règlent en dernier lieu. Eh bien, aussi paradoxal que cela paraisse, la mise en scène, précise comme une mécanique d'horlogerie, qui est à la fois l'orgueil des Frères Jacques et leur plus sûre gloire, est le fruit d'un travail en commun fait uniquement d'improvisations. Les Frères Jacques ne ressemblent en rien à ces comiques tristes qui se prennent des heures durant la tête dans les mains avant de réussir à faire rire. "Nous, disent-ils en toute simplicité, nous faisons les singes devant la glace et quand nous trouvons une chose qui nous plaît, qui nous amuse, nous la gardons. Nous n'avons pas d'autre metteur en scène que la glace. La mise au point, ou si l'on veut, la fixation de l'improvisation est ensuite le fruit de notre discipline collective. Voici un exemple. Lorsque nous avons créé la Vierge Eponine, il faisait très chaud et nous travaillions en slip. Nous partons à quelques temps de là pour la Suède, où il gelait. Pour nous réchauffer, à la fin de la chanson, nous sautions. Eh bien, l'effet de ce saut nous a plu. Nous l'avons gardé et c'est pour cela que nous finissons la Vierge Eponine en sautant." Et voilà, c'est tout. Et cela paraît très simple en effet si l'on se contente de pénétrer avec les Frères Jacques dans leur domaine pour en percer le secret. Ils en rient parce qu'ils ne se prennent pas au sérieux. Mais si l'on fait la somme du travail exigé par une courte chanson pour les Frères, on demeure stupéfait. Parce qu'avec un air de ne toucher à rien, ils touchent vraiment à tout. En quelques minutes, ils se transforment en mimes et en danseurs, en chanteurs et en comédiens. Et ces quelques minutes décident du succès de toute une soirée. Depuis leurs débuts, ce succès ne les a jamais quittés. Ils est lié désormais à ces baladins modernes qui ont soumis à leur loi tout ce qui, dans la chanson, est à la fois burlesque, poétique, voire franchement comique et qui les ont fait entrer dans l'histoire de la chanson.

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